Retour à Brixton Beach

L'ouvrage:
Seylan, 1973.
Alice Fonseka a neuf ans. Elle mène une existence insouciante, entourée et aimée de sa famille. Elle a une relation particulière avec son grand-père, Bee. Tous deux partagent une passion pour la peinture, la sculpture. Ils se comprennent, sont complices... Alice est également très liée à Janake. Celui-ci a à peu près son âge. Ils passent beaucoup de temps ensemble à jouer sur la plage.

Mais la guerre civile se prépare. Les Singalais et les Tamoul se détestent. Alice est une sangs mêlés: sa mère, Sita, est singalaise, alors que son père, Stanley, est tamoul. La vie de la petite fille sur l'île est précaire. Tout le monde pense qu'il serait mieux pour elle de vivre en Angleterre, loin des attentats, et surtout, hors du danger que sa condition de sangs mêlés représente pour elle.

Critique:
Même si j'ai été déçue par le pessimisme de l'ouvrage, je dois reconnaître que Roma Tearne signe ici un beau roman. On sent qu'elle a pris le temps de l'écrire, de donner force et vie à ses personnages, d'aborder avec délicatesse et nuance, mais sans complaisance ni larmoiements, les thèmes de l'exil, de la souffrance intérieure, etc. Ici plus que dans d'autres livres, j'ai ressenti à quel point l'histoire s'abattait sur une famille, la retournant, la dispersant, faisant d'elle de simples pions sur un jeu d'échecs. Leur destin est inextricablement liée à l'histoire. Ils sont pieds et poings liés, n'ont pas beaucoup de possibilités de choix. Ils peuvent seulement faire au mieux pour tenter de préserver quelque chose d'eux-mêmes. On dit qu'on est maître de sa vie, de ses actes, de ses choix. Ici, les personnages ne sont maîtres de rien. Ils ne peuvent que se laisser porter par quelque chose qui les dépasse, par une haine qu'ils ne partagent pas, et qui, ils le savent, est destructrice, tant pour eux que pour leur île.
Tout au long du roman, et jusqu'au bout, l'auteur posera cette question lancinante: vaut-il mieux chercher à se préserver en fuyant un pays en guerre, ou rester, et tenter de survivre? Je ne peux rien dire de la réponse qu'elle apporte, mais je suis assez d'accord avec elle. C'est d'ailleurs ce que je pensais pendant tout le livre...

Les personnages sont charismatiques. Roma Tearne exprime puissamment leurs combats, leurs sentiments. Comment ne pas ressentir la suffocation, le lent étiolement d'Alice et de Sita? Comment ne pas partager le désespoir muet de Bee? Ces protagonistes, ainsi que Janake, May, Namil, et Tim sont complexes. Le lecteur ne pourra pas rester indifférents à ce qu'ils traverseront. Tour à tour agacé du comportement des uns et des autres, attendri, ému, révolté, il ne pourra que «ressentir» ce qui leur arrive, avec une acuité surprenante.
J'ai eu du mal à m'attacher à Stanley et à son frère. Pour moi, ils sont exempts de ce charisme des Fonseka. Stanley n'évolue pas vraiment au cours du roman. Au départ, Sita et lui paient une trop grande précipitation, mais ensuite... on dirait qu'il n'apprend pas de ses erreurs, qu'il ne sait être qu'égoïsme.

Le style de Roma Tearne est très travaillé: agréable, fluide, poétique, doux, foisonnant. Sa description de Seylan, et de l'amour d'une petite fille pour son île et sa famille est si vraie, si belle. Comme le suggère le titre de la partie où Alice est à Seylan, cela ressemble à une espèce de paradis perdu. Malgré la peur qui tenaille la famille, c'est là qu'elle connaîtra le plus de bonheur.
Accessoirement, ce livre m'a enseigné un peu de l'histoire du Sri Lanka. J'avoue que je la connaissais très peu.

J'ai juste un petit reproche à formuler: la trame est trop prévisible. À partir du moment où la décision de partir est prise, le lecteur se doute de beaucoup de choses. À cause de cela, j'ai pris un peu moins de plaisir à ma lecture, voyant, au fur et à mesure, mes prévisions se confirmer. Le roman reste captivant, mais j'ai été déçue d'avoir fait preuve de tant de clairvoyance.

Je ne peux en dire plus, j'ai déjà la sensation d'en avoir trop dit, mais il resterait beaucoup d'éléments à évoquer avec plus de précision que ce que je fais ici.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Albin Michel Il sort aujourd'hui, le mercredi 1er juin.
Roma Tearne sera à Paris, les 9, 10, et 14 juin. Elle sera également invitée du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo du 11 au 13 juin.

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