Brooklyn

L'ouvrage:
Irlande.
Eilis Lacey vit avec sa mère et sa soeur, Rose. Le père des deux filles est mort, et leurs frères sont partis travailler en Angleterre.
Un jour, Rose invite un prêtre à dîner, sous prétexte qu'il aurait connu sa mère. De fil en aiguille, celui-ci propose à Eilis de se rendre à New York où elle trouverait facilement un travail de vendeuse et pourrait continuer ses études. C'est à contrecœur que la jeune fille partira, mais elle le fera en sachant que c'est ce que sa famille (surtout sa soeur) désire pour elle.

Critique:
Voilà un livre sensible, délicat. Colm Tóibín entre parfaitement dans les replis les plus secrets de l'âme de son personnage. Il lui donne de la présence, de l'épaisseur, alors qu'elle est timide, semble fragile, et que le lecteur ne peut pas prévoir ses réactions.

L'écrivain raconte un parcours initiatique qui se fera dans la douleur. Peut-être l'héroïne aurait-elle moins souffert, et aurait-elle eu moins d'épreuves à surmonter si elle était partie de son plein gré. Elle s'en va, devinant que Rose pense qu'elle aura une meilleure vie, aux États-Unis. Mais pour Eilis, c'est un sacrifice. Cependant, l'auteur ne raconte pas une descente aux enfers. C'est juste une série d'épreuves, à commencer par l'affreux mal de mer dont notre héroïne sera victime lors de la traversée. Heureusement, elle trouvera une aide inattendue auprès de celle qui partage sa cabine. C'est un peu comme ça dans tout le roman: Eilis doit triompher d'épreuves, mais son chemin n'est pas forcément totalement noir. Par ailleurs, elle est sérieuse et appliquée, ce qui fait qu'elle est récompensée. Elle illustre quelque peu le rêve américain.
En outre, elle comprend très vite que la discrétion lui profitera, et participe avec réticence aux amusements et aux disputes de ses co-pensionnaires. Lorsqu'elle se mêle d'une dispute, c'est tellement inattendu et percutant que plus personne ne sait quoi dire.

J'ai été intriguée par la fin. Si Eilis s'entoure d'une part de mystère, même pour le lecteur, celui-ci pense bien la connaître au bout de quelques chapitres. Pourtant, je ne comprends pas trop ce qui la fait agir, à la fin.

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Étant donné son refus de donner à Jim une chance de la convaincre de rester, et ce qu'elle pense dans le train (et même avant), on peut se dire qu'elle ne souhaite pas retourner en Amérique. Alors, pourquoi le fait-elle? Pourquoi se sacrifie-t-elle à un mariage qu'elle rejette? D'un autre côté, pourquoi s'est-elle mariée? Parce que Tony l'en pressait? Soit, mais Eilis a toujours agi comme elle le souhaitait, sauf en partant à Brooklyn, la première fois, mais là, elle agissait parce que sa soeur voulait que sa vie soit meilleure. Ici, elle pouvait très bien refuser. On dirait, aux derniers chapitres, qu'elle agit au gré des désirs des autres. Tony la demande en mariage: elle l'épouse; Jim veut la fréquenter: elle le fréquente. Et Eilis, dans tout ça? Que veut-elle vraiment?

Le romancier décrit bien une société et sa réalité. Il n'exagère rien. Il n'y a aucun temps mort. La structure (linéaire) est adaptée à ce genre de récit. Le style est direct. Colm Toibin ne s'embarrasse pas de fioritures, et sait, en peu de phrases, décrire un état d'esprit. Si tout se concentre autour d'Eilis, il est très facile de comprendre la personnalité de ceux qu'elle côtoie. Il est aisé d'imaginer ces personnages dans leur quotidien.
Le romancier s'empare d'une histoire banale, voire classique dans la littérature, et sait en faire quelque chose de nouveau, de réaliste, d'actuel.

Éditeur: Robert Laffont.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Janick Quenet pour la Bibliothèque Sonore Romande.
La lecture parfois feutrée de Janick Quenet va bien à ce roman, car on imagine Eilis avançant prudemment et timidement dans la vie. Heureusement, dans le cas de cette lectrice, «lecture feutrée» ne veut pas dire «trop sobre». Son intonation est appropriée.

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