Auteur : Stegner Wallace

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vendredi, 27 janvier 2012

La vie obstinée, de Wallace Stegner.

La vie obstinée

L'ouvrage:
Sur leurs vieux jours, Joe et Ruth Halston se sont retirés dans un coin de campagne où ils pensent pouvoir trouver une forme de paix. Ils ne savent pas que leur univers sera troublé par l'arrivée de Jim Peck, et par leurs nouveaux voisins, Maryann et John Caitlin.

Critique:
Ce livre évoque les mêmes personnages principaux que «Vue cavalière». Je n'arrive pas à dire avec certitude lequel se passe avant l'autre. Cependant, je pense que «La vie obstinée» se passe avant.
Le livre suit le même schéma: Joe raconte des souvenirs alors que ce pan de sa vie est terminé. Néanmoins, les souvenirs sont bien moins lointains que ceux évoqués dans «Vue cavalière».

J'ai retrouvé avec plaisir l'écriture de Wallace Stegner: posée, d'une douceur teintée d'amertume comme la musique de la vie qu'il nous décrit si bien. Le roman m'a semblé lent, mais je ne me suis pas ennuyée. Cette lenteur montre un auteur qui prend le temps de camper ses personnages, de décrire ses événements, et de raconter la vie dans toute sa simplicité, sa profondeur, sa beauté, sa cruauté.

Moins optimiste que «Vue cavalière», ce roman montre des gens au passé quelque peu tourmenté, dont le vécu fait qu'ils ne parviennent pas toujours à communiquer avec leurs semblables. Joe se dit plusieurs fois qu'il aurait peut-être dû prendre Jim Peck autrement, tout en reconnaissant que c'était au-dessus de ses forces.
À propos de Jim, j'ai aimé que l'auteur confronte deux points de vue radicalement opposés, et nous dise: pourquoi Jim n'aurait-il pas raison? Pourquoi ne pas respecter son point de vue? Malgré cet appel à la tolérance, il en montre les limites. Si les idées de Jim sont, dans une certaine mesure, défendables, il manque du respect et de la politesse les plus élémentaires. En effet, son expérience très importante, sa thérapie par le bruit, ne peut aller sans nuisance sonore. Il est regrettable que Joe ait dû se déplacer pour lui faire remarquer à quel point il était grossier envers le voisinage, et qu'en plus, Jim ait tenté de défendre sa position.
Outre cela, l'auteur ne manquera pas de souligner les contradictions du jeune homme, et la mauvaise influence que ses idées apporteront. Mauvaise influence qui sera quelque peu effacée à cause de ce qui se passe à la fin, et qui n'aurait peut-être pas été obtenu sans ces épreuves. Par ces situations exemptes de manichéisme, Wallace Stegner montre avec brio que tout n'est pas toujours simple.

J'ai également aimé les joutes verbales ayant trait à la nature entre Joe et Maryann. Force m'est de reconnaître que je n'ai pu prendre parti pour l'un ou l'autre. Je pencherais peut-être du côté de Joe, car Maryann a des idées qui me semblent extrêmes.

Outre une belle écriture, Wallace Stegner a su décrire la fureur muette, la résignation de personnages qui tentent toujours de tirer parti d'événements difficiles.
Maryann paraît admirable de courage et d'abnégation. J'avoue qu'elle m'a un peu agacée. D'abord, tout comme Joe, je pense qu'elle n'a pas eu la bonne attitude envers Debbie. Je comprends qu'elle n'ait pas voulu reproduire son traumatisme, mais il est évident que sa façon de faire perturbera Debbie, à terme. Il n'y a aucune bonne manière de présenter ce genre de choses. L'enfant en serait de toute façon ressortie anéantie. Cependant, je n'aurais pas agi comme Maryann.
Ensuite, je n'ai pas réussi à réellement apprécier Maryann. Je trouvais qu'elle en faisait trop dans tous les domaines. Elle m'a plus énervée qu'autre chose. Peut-être était-ce sa façon de vivre pleinement, intensément, et je n'ai pas à juger son comportement, surtout à cause de ce qui lui arrive. Malgré tout, ce personnage ne m'a pas été vraiment sympathique.

Ma préférence va, comme dans «Vue cavalière», à Joe et Ruth. Ils agissent au mieux possible, reconnaissent leurs erreurs (ce qui ne les empêche pas d'en commettre d'autres)... ils sont terriblement humains.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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lundi, 19 septembre 2011

Vue cavalière, de Wallace Stegner.

Vue cavalière

L'ouvrage:
Joe Halston a soixante-dix ans. Il est installé dans une vie routinière, mais qu'il apprécie, avec sa femme, Ruth. Il envie un peu son médecin qui est plus âgé que lui, et semble plus en forme.

Un jour, il retrouve trois carnets où il tint son journal, lors d'un voyage que Ruth et lui firent au Danemark, il y a vingt ans. Le but du voyage était de visiter le village où avait grandi la mère de Joe. Ruth, mise au courant de cette trouvaille, lui demande de lire les carnets à voix haute. Ensemble, ils redécouvrent un pan de leur passé.

Critique:
Voilà ce que j'appelle un livre tranquille. Je dis cela parce que ce qui ressort le plus, pour moi, c'est l'amour tranquille de Joe et Ruth. Ils ont vécu un drame, ont découvert celui d'une autre famille, ont été au bord du gouffre, mais leur amour calme et sincère a toujours triomphé. Là encore, alors qu'ils explorent un pan du passé qui les blessa à divers degrés, alors que certaines discussions appuient là où ça fait mal, c'est leur attachement l'un pour l'autre qui triomphera. Ils parviennent à mettre des mots sur des plaies jamais vraiment cicatrisées, et à évoluer. C'est en cela que je ne comprends pas trop la quatrième de couverture qui dit qu'en relisant son journal, Joe se rend compte qu'il a tout raté. Il a une vie assez calme et routinière, mais il en semble heureux. La lecture de son journal ne lui apporte pas des regrets, elle le force à explorer, avec Ruth, des événements dont ils n'ont pas forcément su parler quand ils sont arrivés. Ils font une mini-analyse à deux. Je trouve ça positif, même si, à des moments, ils s'accrochent sur certaines choses. D'ailleurs, ces disputes sont nécessaires à leur mise à plat, à leur avancée.

La façon dont chacun exprime son amour est touchante, même si c'est parfois contradictoire. Ils se heurtent parfois, mais le souci principal de chacun est de préserver l'autre. Joe, par amour, préfèrera cacher certaines choses à sa femme, pour ne pas la blesser. Quant à elle, par amour, elle voudra toujours tout mettre à plat, tout expliquer, pour qu'il n'y ait aucun malentendu. Chacun, voulant faire plaisir à l'autre, ne retire pas forcément satisfaction de la façon dont l'autre veut le préserver. Cela prend, parfois, des allures comiques. C'est le cas au moment où Ruth veut faire un câlin à Joe pour le consoler d'une peine revécue. Cela part d'un bon sentiment, mais comme le pauvre souffre de rhumatismes, cela le blesse physiquement.

L'humour n'intervient pas seulement dans cette scène. Le premier chapitre, par exemple, raconte des choses pas très gaies, mais sur un ton assez drôle. Idem pour le chapitre 10. Joe dit des choses assez vraies (même s'il exagère, comme le lui fait remarquer Ruth), et à cause de son exagération, et de son air un peu bougon, on ne peut s'empêcher d'en rire.

À un moment, Cesare, un ami du couple vient les voir à l'improviste, et se montre désappointé de voir leur vie simple et routinière, alors que lui est plutôt extravagant. Il est triste de ce qu'ils sont devenus. Joe semble le regretter quelque peu, mais il est également très attaché à cette vie. La preuve, il ne tente pas de recréer le lien avec son ami.

C'est un livre sympathique, au détour duquel se cachent de vraies souffrances qu'on surmonte en prenant les petits bonheurs de la vie. Et malgré ces blessures, malgré le fait que Joe dise ne pas avoir tout surmonté, c'est un roman résolument optimiste.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacques Zurlinden pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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