Absolument dé-bor-dée!

L'ouvrage:
Zoé Shepard est administratrice territoriale. Elle fait partager au lecteur un an au sein des bureaux de la mairie. On découvrira ainsi son patron (dit The Boss), qui lui donne toutes les missions poubelle; Coralie (Coconne), qui accumule les bourdes; l'intrigante, qui étale son absence de savoir; Alix, qui est là parce qu'elle est de la famille du maire; Monique, qui passe ses journées au téléphone; Cyril (le bizu), qui a du mal à comprendre que le travail n'est pas vraiment le maître mot; Fred, qui ne pense qu'à satisfaire ses bas instincts, etc.

Critique:
Voilà un livre qui, au choix, vous fera rire ou vous lamenter. En effet, je pense (et je parle d'expérience), que Zoé Shepard n'exagère pas.
D'un côté, comment ne pas rire aux bourdes répétées de Coconne, qui, en plus de faxer à l'envers et de squatter la machine à café, dit des choses comme: «Il sort de la cuisine de Jupiter»? Comment ne pas se tordre à la lecture d'anecdotes qui montrent une incompétence indéniable? (L'histoire du guide à corriger et des «alinéas» m'a laissée pantoise, mais ce n'est pas la seule.) Comment ne pas rire, tout en les méprisant, de personnes comme le maire, Fred, etc? Comment ne pas être attendri par l'espèce de naïveté de Cyril?... Mais d'un autre côté, comment ne pas être scandalisé de l'étalage de bêtise que Zoé Shepard expose!
Certains se cacheront sous un commode: «Bah, ce n'est pas vrai. Elle exagère.» Malheureusement, pour avoir été victime de l'incompétence de certains, pour avoir vu des gens faire preuve d'une bêtise que je n'aurais pas pensée possible, je ne peux que croire ce que raconte l'auteur.
J'ai également connu des «intrigantes», tentant de combler leur ignorance et leur paresse en brassant beaucoup de vent... en jouant sur le paraître, quoi.
Idem pour les réunions où on n'avance pas, et où on parle pour ne rien dire, et tant d'autres choses qui sont si vraisemblables.

Je ne peux pas donner trop d'exemples, cela vous gâcherait la lecture, mais sachez que même pour le départ d'un haut-placé, on fait mal les choses. Le supérieur de Zoé, à son départ, s'est vu offrir... une tasse à café.
Ceci n'est qu'un exemple, et pas des plus marquants (c'est dire...), des anecdotes hilarantes (il vaut mieux en rire) dont regorge ce livre.

Si le rire est engendré par les événements racontés, n'oublions pas le style de l'auteur. Je me suis régalée de ses répliques acerbes, de ses analyses pertinentes, de ses raisonnements percutants, tout cela brillamment exprimé, d'une écriture vive et fluide, d'une plume corrosive, avec verve et causticité. Sans oublier les surnoms hauts en couleur dont elle affuble certains de ces collègues. Je ne peux résister au plaisir de vous faire partager un délicieux extrait, qui n'est qu'un exemple parmi tant d'autre:
« «Entrez, (...).»
Je vois la poignée s'abaisser convulsivement plusieurs fois sans que rien ne se passe.
«Il y a un problème?
-Je n'arrive pas à ouvrir la porte, m'informe-t-il, de l'autre côté.»
(...) Il a le parfait profil pour travailler dans le service. Il va rapidement devenir chef. Ne pas réussir à ouvrir une porte, même Coconne ne me l'avait jamais faite.»

Il y a bien quelques maladresses syntaxiques, par exemple, des mots ou des consonances écrits deux fois à une ligne d'intervalle («auparavant» à propos de la cantine, «nouvel(le)» quand Zoé découvre Cyril à son bureau, «ensuite, s'ensuit»...). Il y a aussi des redondances: Zoé dit que quelqu'un va parler, elle énonce les propos de la personne, puis insère une proposition incise («dit-elle», «répondit-elle», etc). Il est donc énoncé deux fois qu'il y a prise de parole.
Néanmoins, ces petites erreurs ne sont pas gênantes.

Pour ceux qui choisiront de se lamenter, espérons que ce portrait au vitriol et sans complaisance fera bouger les choses, et engendrera une grosse remise en question... Bien sûr, il n'est pas agréable d'être mis en face de ses faiblesses, surtout de manière si catégorique avec un humour si juste. Mais on n'avance jamais si on ne se remet pas un minimum en question.

Apparemment, l'auteur a tenté de faire en sorte que personne ne puisse savoir de quelle collectivité territoriale il s'agissait.
Certains pourraient dire que l'auteur se fait passer pour la meilleure, la fleur au milieu des orties. Or, elle ne cache pas qu'elle arrive fréquemment très en retard au travail, et se laisse porter par la paresse ambiante, même si elle en fait plus que ceux dont elle parle. N'oublions pas également qu'elle indique à plusieurs reprises que le service tient debout grâce à l'une d'entre eux: Michèle. Enfin, dans les remerciements, elle évoque les collègues qui partagent son ressenti. Elles ne parlent pas d'eux dans son récit, mais ils existent. Peut-être aurait-elle pu les évoquer. Et puis, si son humour cynique éclabousse Cyril, elle nous le présente quand même comme quelqu'un de sympathique.
D'autres remarquent que si c'était si horrible que ça, elle pouvait tenter de changer d'administration. Si j'ai bien compris, avant de publier son livre, elle avait l'espoir d'obtenir une place qui l'aurait satisfaite.

Remarque annexe:
En général, je ne lis pas les remerciements en fin d'ouvrage, ou en diagonale, car ils sont ennuyeux. Ici, ils sont écrits de manière aussi alerte et amusante que le livre.

Éditeur: Albin Michel.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Laurence Gargantini pour la Bibliothèque Braille Romande.

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