Auteur : Shafak Elif

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lundi, 11 mai 2015

Crime d'honneur, d'Elif Shafak.

Crime d'honneur

L'ouvrage:
1945, un village au bord de l'Euphrates. Natsé en a assez de mettre des filles au monde. Alors qu'elle espère un fils, voilà que des jumelles naissent. C'est leur histoire, ainsi que celle de cette famille, que raconte Esma.

Critique:
Une chose pourrait rebuter dans ce roman: la structure. Elif Shafak ne cesse de louvoyer entre plusieurs moments qui furent décisifs pour la famille. Le récit commence en 1992, puis on passe à 1945, puis aux années 50... puis on alterne entre les années 70 et 1991, etc. C'est le genre de structure que je n'aime pas parce que pour moi, cela fait très brouillon, et souvent, cela n'a pas vraiment de raison d'être. Cependant, ici, la romancière sait ce qu'elle fait, et construit un puzzle dont on imbriquera petit à petit les pièces. Le lecteur comprendra très vite que la structure est ainsi car certaines informations ne doivent être délivrées qu'à certains moments. Cela ne sert pas uniquement à retarder une révélation, cela montre les personnages à différents moments de leur vie, ce qui fait que l'opinion du lecteur se construit par petites touches. Par exemple, on apprend que tel personnage est un meurtrier: on va fatalement éprouver de la répulsion. Puis, on découvre son passé petit à petit. Cela ne fait pas qu'on approuve son crime, mais qu'on comprend l'état d'esprit dans lequel il était. Trahi dans son enfance (même si c'étaient de petites trahisons, elles seront forcément marquantes), élevé dans des traditions qui sont différentes de celles du pays où il grandit, ce personnage semble tiraillé entre plusieurs courants.

Ce schéma se retrouve quant aux autres personnages.
L'histoire de cette famille ne laissera pas indifférent. Chacun se débat entre devoir, coeur, traditions. La communication n'est pas toujours aisée entre eux. Certains joueront (malgré eux ou de manière consentie) un rôle de sacrifié. Certains connaîtront une espèce de parcours initiatique semé d'embûches qui leur fera acquérir une sorte de sagesse teintée de résignation et de paix. Même si on n'est pas d'accord avec certaines de leurs conclusions (c'est mon cas concernant ce que pense Pembe de son parcours, à un moment), on comprend pourquoi ils en arrivent là.

À la fin, certaines questions restent. On peut deviner la plupart des réponses. Néanmoins, j'ai trouvé la fin un peu rapide. Peut-être est-ce dû à la structure...

D'un petit village Kurde au Londres des années 70, Elif Shafak fait voyager son lecteur, l'immergeant dans des univers semblant ne pas pouvoir se rencontrer et qui, pourtant, se croisent.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Monique Gay pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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lundi, 21 novembre 2011

La bâtarde d'Istanbul, d'Elif Shafak.

La bâtarde d'Istanbul

L'ouvrage:
Istanbul.
Zeliha, dix-neuf ans, est la benjamine de la famille Kazanci. Elle n'entre pas vraiment dans le moule familial. Aujourd'hui, elle s'apprête à commettre une chose que sa famille lui reprochera: se faire avorter.

Arizona.
Rose vient de divorcer d'un arménien, Barsam Tchakhmakhchian. Elle compte élever sa fille, Armanoush, seule. Mais la famille de son ex-mari ne l'entend pas de cette oreille.
C'est à ce moment que Rose rencontre Mustafa Kazanci (exilé d'Istanbul), dans un supermarché.

Critique:
Ce livre est intéressant par plusieurs côtés. D'abord, l'auteur mêle habilement l'histoire de ces deux familles. Ensuite, elle montre savamment comment elles s'inscrivent dans l'Histoire.
J'avoue que j'ignorais tout du génocide des arméniens. Toutes les discussions des protagonistes à ce sujet sont passionnantes, parce que chacun expose son point de vue avec ses arguments, et ils sont tous intéressants à entendre. C'est surtout les opinions d'Armanoush et d'Asya qui sont intéressantes à confronter. Chacune puise dans son histoire personnelle afin de se forger une opinion. Asya compare le passé historique à son propre passé. Ne sachant pas qui est son père, et s'étant faite (bon gré mal gré), à cette idée, elle préfère ne pas se pencher sur l'histoire de son pays. Ne parvenant que difficilement à se construire, elle ne souhaite pas s'embarrasser du passé de son peuple.
D'un autre côté, les aspirations d'Armanoush et de ses cyber-compagnons sont pertinentes.
J'aime bien le parallèle qui est fait lorsque les deux jeunes filles abordent la question en plongeant l'autre dans son univers: Asya entraînant Armanoush au café Kundera, et Armanoush mettant Asya en contact avec ses cyber-compagnons.
Il est légitime que les Arméniens demandent qu'on reconnaisse ce qu'on leur a fait. D'un autre côté, ce n'est pas forcément à la population turque de présenter des excuses pour quelque chose qui n'est pas de son fait.

J'ai apprécié que les deux familles soient inextricablement liées, qu'elles le soient de manière plus forte que par Mustafa. Outre le passé, Armanoush et Asya sont une espèce de pont qui permet un échange incessant et bénéfique aux deux familles.
J'ai également apprécié que le lecteur ignore certaines choses, et que ces éléments s'imbriquent parfaitement dans l'histoire. Certains diront que la découverte que Banu finit par ne pas partager avec Armanoush est un peu grosse, mais je ne le pense pas.

J'ai aimé les personnages féminins de la famille Kazanci, sauf peut-être Gülsüme. Elle refuse de détrôner Moustafa, et ne voit que l'impertinence et la rébellion de Zeliha. Les soeurs de cette dernière s'en accommodent, ou du moins, acceptent Zeliha. J'en ai voulu à la mère de ne pas mieux sentir les choses.

J'aime beaucoup Zeliha. Elle a d'abord attiré ma sympathie parce qu'elle se pose des questions, et refuse de se conformer à certaines choses qu'elle ne trouve pas adéquates.
Lorsqu'on découvre son secret, on est partagé: comment ne pas l'admirer d'avoir voulu d'abord préserver sa famille? Elle qui paraît égoïste, insensible, voire frivole aux yeux de certains, montre, en fait, tout l'amour qu'elle ressent pour les siens. J'avoue qu'à sa place, j'aurais tout fait voler en éclat. J'aurais détruit les illusions des unes et des autres. Et je n'accorde aucune circonstance atténuante à la personne responsable de ce gâchis. Il y a des explications, mais pas d'excuses.

Quant à Rose... la pauvre ne suscitera qu'une pitié teintée de mépris. C'est un peu une malade de la vie: elle angoisse pour des broutilles, et agit souvent de manière sotte. Dans le livre, c'est la seule représentante du peuple américain... ;-) Armanoush est mi-américaine mi-arménienne.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jeanne Beaufils pour l'association Valentin Haüy.
Je n'ai pas l'orthographe exacte du nom de la lectrice, je lui présente donc mes excuses si celui-ci est mal écrit.
J'ai découvert cette lectrice avec plaisir: elle a une voix très agréable, et met le ton approprié. Accessoirement, elle a réussi à prononcer le nom de famille d'Armanoush toujours de la même façon (ce n'est pas toujours le cas chez certains lecteurs), et sa prononciation est celle que j'aurais adoptée.

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