La femme au miroir

L'ouvrage:
Seizième siècle.
Anne doit se marier. Au fond d'elle, elle ne le souhaite pas. Peu avant le jour J, elle s'enfuit. Elle préfère communier avec la nature plutôt que d'épouser un homme.

1904.
Hanna est mariée à Frantz. Ils veulent avoir des enfants. Mais la jeune femme tarde à être enceinte. Elle le souhaite surtout pour faire ce qu'on attend d'elle.

Anny est actrice à Hollywood. Emportée dans le tourbillon du show-business, elle boit et se drogue. Lors d'une hospitalisation, elle rencontre un infirmier, Ethan, qui la prend sous son aile. Tant qu'à se droguer, lui explique-t-il, autant que ce ne soit pas avec n'importe quoi.

Critique:
En général, les livres d'Eric-Emmanuel Schmitt ne m'attirent pas. Celui-là a fait exception. Le résumé m'a interpellée. Je connais cette idée qui consiste à mélanger époques et destins. Elle me séduit.
L'auteur parvient bien à dépeindre des femmes ancrées dans une époque, une société, qui s'efforcent de s'y insérer, et qui s'aperçoivent qu'elles aspirent à autre chose. Il est fascinant de voir qu'à trois époques différentes, ces trois héroïnes souffrent parce qu'on tente de les enfermer dans un carcan. Les époques changent, mais les gens sont toujours aussi intolérants. On n'aime pas la différence, on ne l'accepte pas. Cela peut avoir des conséquences désastreuses.
La façon dont la différence est refusée, niée, étouffée est très bien expliquée, surtout dans le cas d'Anne. Même ceux qui se disent ses protecteurs ne la comprennent pas vraiment, et veulent la dominer, la maîtriser, la plier à une certaine façon de penser.

J'aime beaucoup la façon dont Anne explique ses «croyances». Les hommes veulent à tout prix dire qu'elle croit en Dieu, mais Anne n'a pas de nom pour cela. En outre, elle réprouve la manière dont l'homme définit Dieu. Je suis tout à fait d'accord avec tout ce qu'elle reproche au dogme des hommes. On est bon et généreux parce qu'on le veut, parce qu'on l'est naturellement, pas parce que le dogme le dit. À partir du moment où on est bon par obligation, tout est frelaté. Idem pour le rachat des péchés... Anne avait, en fait, trouvé un état de grâce, une façon d'être pleinement heureuse. Elle savait être assez attentive pour comprendre la nature et les animaux, et avait très vite su que l'homme était le véritable prédateur.
Son côté «j'aime tout le monde», et «je tends l'autre joue», m'a un peu agacée. Mais personne n'est parfait!
Je ne sais pas quels textes existent sur Anne de Bruges, ou si l'auteur l'a totalement inventée, mais j'aime la façon dont il transcrit le cheminement de la pensée de la jeune femme.

Avec Hanna, j'ai découvert les débuts de la psychanalyse. Cela m'a plu pour plusieurs raisons. D'abord, il est toujours intéressant de voir la naissance d'un concept qu'on connaît bien. Ensuite, j'ai été amusée de lire comment cette nouvelle idée était traitée par le public à l'époque.
Je n'ai pu m'empêcher de trouver certaines choses un peu clichées. Par exemple, les phases par lesquelles passe Hanna au cours de sa psychanalyse. Outre le transfert, il y a le changement radical qu'elle opère dans sa vie. Il est un peu étrange que ce qu'elle découvre sur elle-même la transforme à ce point, car elle semble très timide et désireuse d'entrer dans le moule des conventions. Cependant, je comprends ces bifurcations.
J'ai apprécié qu'elle ait eu une interprétation autre quant au mysticisme d'Anne. Cela montre bien que chacun interprète les choses en se basant sur son vécu, sa sensibilité, ses expériences, et qu'il n'y a pas toujours une vérité absolue.

J'ai eu du mal à entrer dans la vie d'Anny. Au début, je ne l'appréciais pas trop, car son personnage me semblait trop cliché: l'actrice insatisfaite qui boit et se drogue... Elle finit par être davantage épaisse, mais je n'ai pas trop compris comment elle avait réussi à se motiver pour changer. C'est peut-être une petite faiblesse de l'histoire.
L'auteur décrit bien le monde dans lequel évolue Anny. Même si cela semble caricatural, je pense que c'est très réaliste.
J'aime bien la vieille actrice sur le retour.

L'auteur a su écrire en trois styles différents pour aborder les trois femmes et leurs époques, surtout au début. Cela aide mieux le lecteur à se plonger dans chaque époque et dans chaque personnalité. J'ai particulièrement aimé les passages où Anne pense à la nature. C'est poétique, la nature est très joliment évoquée.
Pour Hanna, j'ai apprécié que ce soit épistolaire, cela change un peu. C'est une diversité intéressante.

Le livre est assez épais, mais il n'y a pas de temps morts.
Il y a une espèce d'énigme à propos d'Hanna: le lecteur découvre qu'elle est bien plus complexe que ce qu'il pensait. On entrevoit cette complexité, mais elle est renforcée.

Le titre est bien sûr omniprésent. Outre les miroirs avec lesquels nos héroïnes ont des rapports compliqués, chacune est, en quelque sorte, le miroir de l'autre... il y a beaucoup de jeux de reflets, de ressemblances, de rapports entre de petits ou de grands événements de leurs vies.

À la fin de l'ouvrage, il y a un entretien avec l'auteur. Je trouve toujours cela très intéressant et plaisant. J'ai apprécié d'entendre les dires du romancier. Je n'en parlerai pas trop pour laisser le plaisir de la découverte, mais j'ai trouvé ce qu'il dit très juste.
J'ai été déçue que, comme Pierre Lemaître à la fin d'«Alex», il «parle tout seul». Les questions ont dû être coupées au montage, ce qui fait peu naturel.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Cachou Kirsch dans le rôle d'Anne, Marianne Épin dans celui d'Hanna, Nathalie Hugo dans celui d'Anny, Valérie Lemaître dans celui de Gretchen. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
J'ai été ravie de retrouver Cachou Kirsch. Son talent ne se dément pas. Elle parvient à lire des passages pas vraiment évidents en restant sobre. Je pense notamment aux descriptions de la nature où il serait facile de prendre une voix niaise.
J'ai également apprécié de retrouver la voix si agréable de Marianne Épin. Elle interprète toujours avec naturel.
J'apprécie moins Nathalie Hugo. Sa voix est agréable, mais je la trouve moins naturelle que d'autres comédiennes. Cependant, ici, elle m'a moins agacée. Soit je m'habitue, soit elle joue mieux. Je lui suis reconnaissante d'avoir prononcé Anny à la française, et non comme l'a fait l'auteur dans l'entretien final. J'aurais trouvé cela affreux!
Ayant peu entendu Valérie Lemaître, je ne connais pas encore très bien sa voix. Ici, sa voix et sa façon de lire m'ont plu. J'attends de l'entendre sur un roman entier pour me faire une opinion plus creusée.

L'éditeur a inséré trois styles de musique totalement différents. C'est une bonne idée. Chaque musique est bien choisie par rapport à l'époque, au monde, et au personnage qu'elle annonce. Si je reste allergique à la musique dans les livres audio, je trouve que cela a été fait intelligemment.

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