Semences

L'ouvrage:
On vient de retrouver le cadavre du docteur Frost, biogénéticien. On a poussé le raffinement jusqu'à coudre la tête d'un de ses rats de laboratoire à la place de la sienne. Lauren Lejeune enquête sur l'affaire.

Ethan Harris découvre sa femme, Sylvie, morte. Elle a laissé une lettre expliquant son suicide. Cependant, Ethan acquiert peu à peu la certitude que Sylvie a été assassinée. Il veut élucider cela.

Critique:
Je suis mitigée quant à ce roman.
Il n'y a pas de temps morts, ce qui est à la fois agréable et surprenant pour un roman policier aussi long. De plus, l'enquête est intéressante. Ce que le lecteur découvre tout au long du roman, quant au «complot», est captivant. En outre, c'est crédible.
À ce propos, Fran Ray révèle plusieurs niveaux d'abus. Il y a d'abord celui commis par sa société fictive quant au maïs. Il y a ensuite ce que le lecteur découvre à la fin du roman. Enfin, il y a tout ce que révèle Véronique à Camille. Il est à espérer que la découverte finale est fictive, mais ce que dit Véronique est dangereusement crédible. Pour faire simple, elle explique que tout ce que nous absorbons est corrompu. Comment ne pas le croire lorsqu'on voit des émissions révélant que certaines analyses tendant à évaluer la nocivité d'un produit ont été faussées à dessein? C'est là qu'on commence à se sentir piégé. Si tout cela est vrai, cela signifie qu'on ne peut plus rien manger. C'est d'ailleurs ce que fait Véronique. Il est assez effrayant et décourageant de penser qu'il faudrait faire attention à tout, et que même là, on n'est pas vraiment à l'abri. En gros, il faudrait produire soi-même sa nourriture, sans oublier de bannir le plastique de sa vie. (Fran Ray ne parle pas du plastique, mais son roman m'a fait penser à tout ce qui en est dit.) C'est impossible. ;-)

J'ai été un peu déçue que Véronique soit présentée ainsi. Elle défend certaines idées, mais de manière trop véhémente. Elle ressemble à une illuminée, ce qui la rend moins crédible, alors que ce qu'elle dit l'est, en quelque sorte, ou du moins, mérite qu'on s'y attarde. Cependant, je suppose que l'auteur veut faire comprendre à son lecteur qu'il ne faut pas se fier aux apparences, et se pencher sur les dires de ceux qui n'y mettent pas forcément les formes. En effet, la fébrilité de Véronique s'oppose au calme d'Océane. Véronique semble hystérique, et tient des propos décousus; Océane est pondérée, et maîtrise la rhétorique.

Malgré ces côtés positifs, plusieurs choses m'ont gênée.
D'abord, j'ai eu du mal à entrer dans le livre, car la romancière nous présente presque tous les personnages dès le début, sans s'attarder sur eux assez longtemps pour qu'on ait envie de les connaître davantage. Et puis, toutes les intrigues commencent presque en même temps, ce qui, au départ, est un peu déstabilisant.
Ensuite, le livre est centré sur l'enquête, et les personnages ne sont pas vraiment creusés. Ils sont portés par les événements.
Ethan est sympathique, parce qu'il réfléchit, et se remet en question, mais il m'a paru trop froid, un peu comme s'il était dans une espèce de tour d'ivoire. On me dira qu'à sa place, je réagirais peut-être de la même manière...
Quant à Nicolas, il fait des erreurs, veut les réparer, veut aider quelqu'un... mais il me semble que ses réactions suivent un schéma prédéfini.

Quant à Camille, j'ai tour à tour éprouvé de la sympathie, de la compassion, et de l'agacement à son égard. Elle a une histoire, elle est ambitieuse, n'arrive pas à rompre avec Christian, s'interroge sur tous ces complots... elle est consistante. Mais... Elle veut tirer l'histoire au clair, et se dégonfle comme un ballon lorsqu'une personne est assez manipulatrice pour appuyer sur sa corde sensible. Il est étrange qu'elle ne soit pas plus fine à ce sujet, et ne voie pas qu'elle est manipulée. En fait, elle s'en aperçoit, mais s'en fiche, ce qui la rend agaçante. Elle troque de l'amour frelaté et illusoire contre son intégrité, sa personnalité, et elle le sait. Et lorsqu'un personnage tente de la respecter, elle l'abandonne.
De plus, elle a souvent une attitude molle et passive.

Océane ne trouve pas non plus grâce à mes yeux. Elle est facile à résumer: avide de pouvoir, froide, calculatrice... On me dira que les gens comme elle existent. C'est vrai, mais ils sont plus creusés. Océane, on dirait un robot programmé pour tuer.

Le pompon revient sûrement à l'acariâtre Lauren. Elle est très prise par son travail, à l'instar de beaucoup de policiers qu'on rencontre dans d'autres romans. Mais elle y met plus de hargne que de passion. C'est un personnage extrêmement négatif: elle est aigrie, elle semble n'aimer personne (pas même ses enfants), et tente par tous les moyens de se rendre détestable. La rengaine du policier qui travaille trop est récurrente, mais au moins, dans les autres romans, les policiers ont un coeur.

D'autre part, j'ai eu l'impression que le roman policier était un prétexte à toutes ces découvertes. C'est-à-dire que la façon dont est agencée l'intrigue m'a paru classique. Il semblerait que l'auteur ait privilégié les découvertes et non les façons de les faire. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose, mais cet aspect un peu classique du déroulement de l'intrigue ne m'a pas vraiment plu. J'ai d'ailleurs deviné beaucoup de choses bien avant les différents protagonistes.
Par ailleurs, la ficelle de l'homme tentant de retrouver le meurtrier de sa femme, et faisant mieux que la police est éculée. Le fait qu'on essaie de le tuer, qu'il s'en sorte, mais que d'autres aient moins de chance est également une ficelle facile. Ici, elle se double d'un effet de lourdeur, car l'auteur l'utilise à outrance.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Philippe Lachaud.

Ce livre m'a été offert par les éditions Albin Michel. Il sort en librairie le 4 mai.

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