Un train pour Trieste

L'ouvrage:
Roumanie, fin des années 70.
Mona a dix-sept ans. Elle aime Mihai de toute son âme. Cependant, elle en vient à se demander s'il ne travaillerait pas pour la police secrète des Ceaucescu. Son père est dissident politique. La jeune fille a peur pour sa famille.

Critique:
À travers le parcours de Mona, c'est un pan de l'histoire que nous expose Domnica Radulescu. Elle raconte à merveille comment la dictature de Ceaucescu bouleversa des familles. Les événements sont vus par une jeune fille de dix-sept ans qui aspire désespérément à une vie heureuse, et ne comprend pas pourquoi des dictateurs la gâchent. Mona fait partie de ceux qui ne peuvent pas décider de la manière dont leur vie tournera. Il est très facile de ressentir ce qu'elle décrit. Le lecteur s'imaginera à sa place, se posera les mêmes questions, la suivra dans les affres de l'angoisse. Elle est à la fois incertaine et courageuse, parfois puérile... Lorsqu'elle se pose mille questions sur son avenir, qu'elle retourne sa vie dans sa tête, qu'elle hésite à agir, elle est terriblement crédible. Lorsqu'elle n'agit pas forcément bien, on la comprend encore. Elle ne m'a pas du tout agacée parce qu'elle est complexe, vraie.
D'un autre côté, elle n'est pas la plus exposée, mais c'est elle que les autres imaginent plus fragile, qu'ils veulent protéger des dangers. Ça se comprend, mais le lecteur ressentira une espèce de frustration à voir qu'on écarte la narratrice de certains événements, comme une gamine immature, comme si on la croyait en sucre.

Plus tard, l'auteur aborde intelligemment le choc des cultures. Ce qui ressemble à un pays de Cocagne n'est pas forcément parfait. Certes, on y est libre, mais on y découvre d'autres formes de répression: le regard des gens, l'étroitesse d'esprit de certains... l'adaptation n'est pas forcément facile, ce n'est pas parce qu'on est libre qu'on ne regrette pas son pays qu'on aime, et qu'on n'a pas quitté délibérément.
La narratrice découvre aussi l'inculture et l'indélicatesse lorsque ses interlocuteurs lui sortent des clichés sur la Roumanie qu'ils connaissent bien peu. Elle s'accommode mal des abîmes qui la séparent parfois des habitants de son nouveau pays, principalement dus à la fermeture d'esprit de ceux-ci. L'exemple le plus frappant est certainement la scène où elle affirme avec force qu'elle refuse de faire la guerre. Pour le lecteur, ce refus est logique. C'est renforcé par les explications qu'elle en donne. Mais pour celui à qui elle s'adresse, c'est choquant, et il n'est pas sûr que des explications auraient changé sa façon de penser.
Le seul vrai moment de paix est le «séjour» italien de la jeune fille. Elle y découvre gentillesse, tolérance, compassion, liberté.

Mona évoque toujours sa famille avec tendresse et respect. Lorsqu'elle n'est plus sûre de rien, elle se raccroche à l'amour qui l'unit, elle s'imprègne de ses membres, de leur histoire, notamment de celle de son arrière-grand-mère qui est en forme de conte de fée.

La fin pourrait paraître mièvre et stupide. Pourtant, elle me convient. D'abord parce que, portée par le récit et les personnages, je n'y étais pas du tout préparée. Ensuite parce que l'auteur rend le tout plausible par sa façon de raconter les faits, mais aussi parce que Mona nous prépare subtilement à ne pas trouver tout cela incongru. Enfin, l'auteur trouve un moyen très simple d'ôter toute mièvrerie à la chose: l'héroïne elle-même s'offusque, et affirme qu'elle se croirait dans un mauvais film.

Éditeur: Belfond.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Isabelle Chabanel pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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