Tomato girl

Note: À ma connaissance, cet ouvrage n'a pas été traduit en français.

L'ouvrage:
Petit village de Granby, années 70.
Ellie Sanders, onze ans, aime tendrement ses parents. Elle sait qu'elle doit tout faire pour protéger sa mère, Julia, qui a souvent des sautes d'humeur. Son père, Rupert, et elle s'y emploient. Mais un jour, Julia fait une mauvaise chute, et est conduite à l'hôpital. C'est alors que Rupert explique à Ellie que Tess, une jeune cultivatrice de tomates de Granby, va venir les aider tant que Julia sera à l'hôpital.

Critique:
Voilà un livre assez dur. La tension ne quittera que très rarement ces pages. Pendant une grande partie du roman, tout ira de mal en pis. On se demandera jusqu'où Jayne Pupek poussera ses personnages, ce qu'elle leur fera encore subir, jusqu'où ils se déchireront, se meurtriront...

On pourrait s'étonner de la maturité d'Ellie. En effet, comment peut-elle vivre au coeur de ce piège, tout en étant la plus lucide et la plus raisonnable? Il est peut-être un peu gros qu'une enfant de onze ans supporte tout ça, et fasse preuve de tant de force morale, cependant, il est bien connu que souffrances et épreuves font grandir un enfant. C'est le cas ici. En outre, Ellie a toujours vécu en ayant peur que sa mère dérape, elle a toujours dû faire attention à ses moindres paroles, ses moindres gestes.
Parfois, j'avais envie de lui dire de laisser tomber ces trois idiots, et de partir à l'aventure. J'avais surtout envie de lui crier que son imbécile de père n'était pas digne de son amour. Pourtant, un enfant aime ses parents, même s'ils le déçoivent. Il faut vraiment qu'un parent agisse très mal pour que l'enfant s'en détache.

Le contraste est d'autant plus saisissant qu'Ellie se montre plus responsable que les trois adultes qui ne savent qu'agir de manière puérile et égoïste. Julia est peut-être moins à blâmer, car elle est malade, sombre doucement dans la folie (ce que fait son mari n'est pas pour l'aider), et elle aurait surtout eu besoin d'une médication cadrée et contrôlée. Apparemment, elle souffre de bipolarité, et étant donné que le seul remède que Rupert connaisse, c'est une bonne dose de tranquillisant, ce n'est pas pour arranger les choses.

Rupert est probablement le personnage le plus détestable. On peut comprendre qu'il se sente enfermé, prisonnier du boulet qu'est Julia. Seulement, il s'y prend de la plus mauvaise manière qui soit! Comment espère-t-il arranger les choses en installant sa maîtresse chez lui! Il engendre une atmosphère extrêmement malsaine. Il n'a pas le courage d'abandonner Julia, ce qui en effet, serait méprisable, alors, il fait venir Tess chez lui afin d'achever de précipiter la pauvre femme dans la folie. Car il sait très bien que c'est ce qui arrivera.
J'ai également méprisé et détesté Rupert pour la manipulation perverse qu'il exerce sur sa fille. Il sait toujours où appuyer pour qu'Ellie fasse ce qu'il veut.
Plus tard, il n'évolue pas vraiment: il ne sait que s'inquiéter pour Tess, ne parle que de Tess. De plus, on ne peut pas trop voir ce qu'il trouve à la jeune fille, à part ses manières d'évaporée, sa jeunesse, et la promptitude avec laquelle elle ouvre les cuisses. C'est un être impulsif, qui n'a pas l'air d'avoir vraiment grandi, et qui sait moins bien gérer les états d'âme d'une personne bipolaire qu'une enfant de onze ans.

Quant à Tess, j'adore la voix que Julia Gibson (la lectrice) prend pour son personnage. Elle est si réaliste! J'imagine Tess tout à fait comme ça! On dirait qu'elle a un pois chiche dans la tête, que tout ce qui l'intéresse, c'est son apparence, et que, bien sûr, elle n'a pas de conscience, puisqu'elle n'a absolument aucune honte à s'introduire dans un foyer, et à le détruire. Il est évident que la jeune idiote n'a été que le déclencheur: la famille Sanders n'existait déjà plus. Il est vrai que Rupert n'allait pas passer sa vie à porter Julia à bout de bras, mais Tess et lui auraient pu trouver une façon plus propre d'agir.
Jayne Pupek explique très bien comment, avec ses airs de Sainte Nitouche, Tess prend possession de la maison, du jardin, essaie de se mettre Ellie dans la poche. Lorsqu'elle prépare le vêtement que Julia devra mettre pour rentrer à la maison, il est sûr que son choix a été fait exprès. Elle dit que non, puisqu'elle ne connaît pas la garde-robe de Julia, seulement, étant donné ce que dit Ellie, le vêtement devait se trouver au fin fond d'une armoire. Tess devait bien se douter qu'il n'était pas souvent porté.

La jeune fille est pourtant nuancée. C'est une calculatrice, mais elle a ses faiblesses, elle aussi. Comment ne pas compatir aux mauvais traitements qu'elle subit de la part de son père? (J'avoue ne pas y avoir réussi tant je l'ai trouvée fade, bête, et méchante, mais je sais qu'un être humain normalement constitué la prendra en pitié.)
Je me pose une question quant à ce qui arrive à Jelly Bean (Dragibus en français), le poussin d'Ellie. Tess jure qu'elle ne l'a pas fait exprès, et il est vraisemblable qu'elle dise la vérité. Cependant, quand on a un peu de cervelle, on ne va pas se promener avec un poussin dans la main près de la mer...
D'une manière générale, Tess semble ne pas être totalement responsable d'elle-même, ni de certains événements qui arrivent pourtant par sa faute. Ellie et Julia la diabolisent, mais je serai plus nuancée. Certes, c'est à cause d'elle que les choses empirent, mais le véritable fautif reste Rupert. Il est d'ailleurs destiné à aimer des femmes qui ne restent pas elles-mêmes.
Tess et Rupert sont deux enfants irresponsables, cachés dans des corps d'adultes, et en profitant pour agir comme s'ils étaient vraiment adultes. Ils sont égoïstes, et j'ai la sensation que le cerveau de Tess n'a pas été fini. ;-)

La question du racisme est effleurée de manière assez intelligente.
Clara est un personnage apaisant. Outre qu'elle est un peu sorcière, elle semble très sage. Elle représente le calme, la paix, surtout en comparaison du chaos qu'est le foyer d'Ellie.

Le rapport de l'homme à Dieu est également abordé intelligemment. L'auteur pointe du doigt ceux qui croient aveuglément. La mère de Mary Roberts lit la Bible en entier tout au long de l'année, elle a même un calendrier et s'y tient. Elle est vertueuse, et respectée pour cela. Soit. Mais aide-t-elle Ellie et sa mère au long du roman? On me dira qu'elle ne connaissait pas la gravité des maux de Julia. D'après certaines remarques çà et là, le lecteur devine que le village sait certaines choses. Et de toute façon, les habitants savent l'inconduite de Rupert. Une femme censée aimer son prochain serait tout de suite allée proposer son aide à Ellie et Julia, ne serait-ce que pour de menus services.

J'aime bien Mary Roberts, même si elle recrache les inepties dont sa mère lui a farci la tête quant à Dieu et aux noirs. Elle montre à plusieurs reprises qu'elle aime vraiment Ellie. Elle va même jusqu'à commettre un acte que sa mère réprouverait.

Si j'ai été si en colère après Tess et Rupert, c'est que Jayne Pupek a gagné son pari: un livre aux personnages extrêmement réalistes, qu'on croirait avoir devant soi. La tension est insupportable, mais c'est si bien écrit, si bien raconté. On ne peut pas lâcher ce livre une fois qu'on l'a ouvert. L'auteur y a enfermé un sortilège qui agit en enveloppant le lecteur dans d'invisibles filets. Je trouve admirable de la part de Jayne Pupek de parvenir à écrire un aussi bon roman mettant en scène des personnages si détestables! Bien sûr, ils ne le sont pas tous, loin de là.
J'ai quand même un petit reproche à faire: j'aurais aimé connaître l'après. À la fin, on sait ce qu'Ellie va faire. Mais j'aurais aimé savoir comment elle a évolué par la suite, ainsi que les personnages d'alors. On en a un petit aperçu, car au début, Ellie explique qu'elle doit raconter ce dont elle se souvient, mais en fait, on n'apprend pas grand-chose.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Julia Gibson pour les éditions Recorded Books.

Acheter « Tomato girl » en anglais sur Amazon