Petites infamies

L'ouvrage:
Nestor Chafino est chef-cuisinier. Ce soir-là, accompagné de ses aides, il a cuisiné pour la soirée des Teldi qui comptaient trente-trois convives.
Le lendemain, à 6h45, l'un de ses aides le retrouve enfermé dans la chambre froide. Qui donc avait intérêt à la disparition de Nestor Chafino?

Critique:
Sous des allures de banal polar, ce roman se démarque. D'abord, le seul détective de l'histoire est le lecteur. Personne n'enquête sur la mort du chef-cuisinier. Même ceux qui sont réellement peinés accepteront la thèse de l'accident domestique. Ainsi, aucun quidam assoiffé de justice ne se lancera sur les traces du meurtrier éventuel de Nestor. C'est une originalité du roman.
Ensuite, à la fin, seul le lecteur aura toutes les solutions. Même Nestor, qui a presque tout deviné, ne sait pas tout.

Carmen Posadas fait quelque chose que j'aime beaucoup lorsque c'est bien fait: elle raconte l'histoire du point de vue de tous les personnages impliqués. Ils prennent tour à tour la parole. (Du moins, le lecteur navigue-t-il dans leurs pensées.) Outre le fait qu'on se sent plus proches des personnages, cette façon de faire prépare le dénouement.

Habituellement, je n'aime pas les retours en arrière. Par ailleurs, dans un roman à énigme, c'est une ficelle abondamment utilisée. Pourtant, ici, cela m'a plu, car cela permet de mieux assembler les pièces du puzzle, de collecter commodément les indices. Bon, il y a un indice très gros, que l'auteur pointe bien du doigt, afin que le lecteur n'ait absolument aucun doute: c'est tout ce qui caractérise le personnage d'Antonio. Ainsi, le lecteur est sûr de bien le reconnaître.
À ce sujet, j'ai trouvé un peu gros qu'Ernesto Teldi prenne Nestor pour Antonio. Bien sûr, si cela n'avait pas été le cas, l'auteur n'aurait pas pu l'ajouter à la liste des suspects, mais elle n'explique pas comment son personnage a pu les confondre. C'est donc un peu léger.

L'auteur tisse une histoire faite de rencontres, de hasards, de coïncidences. Certains éléments n'auront aucune incidence les uns sur les autres, parce que tout le monde n'est pas au courant. D'autres signeront peut-être l'arrêt de mort de quelqu'un, uniquement parce que certains personnages ne veulent pas prendre de risques. Ils suivent tous leur cheminement intérieur, s'engluent dans un raisonnement. Cela ne fait que prouver leur culpabilité, et le fait qu'ils ont mauvaise conscience.
J'ai quand même trouvé quelque peu «déloyal» de la part de l'auteur de donner le même prénom à deux personnes qui n'ont absolument rien à voir. Ça a un peu embrouillé mon petit cerveau, et je cherchais absolument un lien. ;-)
Si l'intrigue est un peu lente, le livre ne souffre pas de lenteurs. Petit à petit, les personnages et leurs peu ragoûtants secrets se dévoilent.

Certaines scènes sont si ridicules qu'elles tournent à la farce. Je pense d'abord à celle où Ernesto appelle la police, afin qu'on vienne constater le décès de Nestor. Pendant un moment chargé de tension, il doit indiquer aux policiers où est sa villa, alors qu'apparemment (du moins, selon lui), l'endroit est très connu.
Je pense aussi à la scène inoubliable où trois personnes mal intentionnées se retrouvent au coeur de la nuit dans la chambre de Nestor. Cela m'a fait penser à une scène qu'on trouverait dans une comédie d'Eugène Labiche ou de Marivaux. Malheureusement, elle présente une petite incohérence: on ne sait pas comment les personnages se tirent de cette situation embarrassante._

Quant à la fin, elle est en demi-teinte. C'est plus réaliste, même si j'aurais bien vu l'un des personnages fouetté avec des orties.
Et la solution de l'énigme? Elle me laisse un sentiment mitigé. D'abord parce que pendant tout le roman, j'ai été exaspérée par le personnage qui s'en sort le mieux. Ensuite, parce que... c'est trop bête que cela se termine ainsi. Et pourtant, quand on y réfléchit bien, quand on analyse ce qui s'est passé et les circonstances, tout est cohérent.

Remarques annexes:
Nestor recense ses meilleures recettes dans un petit carnet. Le lecteur a donc droit à... des aperçus de recettes de cuisine. Outre que cela a titillé ma gourmandise, je me suis sentie frustrée de ne pas les avoir en entier. Peut-être l'auteur n'a-t-elle pas voulu ennuyer son lecteur en jalonnant son roman de recettes, comme le font certains de ses confrères. Il est vrai qu'on peut en trouver à la pelle sur la toile.
J'aime bien la théorie de Carlos qui dit que quand on fait le métier de servir des gens, on ne verra pas forcément leur tête, mais plutôt, une chose qui les caractérise.

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacques Zurlinden pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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