Équinoxe

L'ouvrage:
Depuis un récent accident, Karine est muette et paralysée. Pendant que sa mère travaille, elle passe beaucoup de temps à regarder par la fenêtre de son salon, observant ce qui se passe dehors. Elle a noué une étrange relation avec le voisin d'en face: elle lui montre ses seins, il se masturbe... Et si cette relation devenait plus concrète?

Critique:
D'une plume incisive, tour à tour crue et poétique, Arnauld Pontier raconte Karine. La jeune fille porte le roman. Elle se dévoile sans complaisance, sans mièvrerie. Le lecteur respirera au rythme de ses révoltes, de ses colères, de son désespoir, de ses rires (notre héroïne a un humour corrosif). La jeune fille ne s'enferme pas dans son handicap, elle tente au contraire de faire tomber les barrières qu'il engendre. C'est alors qu'elle se rend compte que la plus infranchissable est celle du regard de la société. Elle évoque la pitié teintée de soulagement (il vaut mieux que cela arrive aux autres), l'intolérance non-dissimulée de gens comme la concierge de l'immeuble. Elle piétine clichés et idées reçues de la société, montrant savamment leur ridicule.

Comme toute femme, Karine a également des désirs sexuels. L'auteur les évoque avec crudité. D'habitude, tout ce qui est cru m'agace, car je trouve que les auteurs font de faux effets de style, et recouvre leur incompétence de cette crudité. Ici, j'ai compris ce que voulait faire Arnauld Pontier: montrer une femme normale (selon la société) aux désirs normaux; montrer que le handicap ne change rien. Je suis d'accord avec sa façon de faire, même si je la trouve exagérée, et si elle pourrait avoir l'effet inverse de celui escompté.

À travers la mère de Karine, l'auteur évoque le thème de la culpabilité et du pardon. Le sujet est, à chaque fois, peu évoqué, mais il revient, tel un refrain lancinant dont on ne peut se débarrasser. Si notre héroïne est physiquement enfermée, elle est aussi captive d'un pardon qu'elle ne peut accorder, ce qui la ronge. La position de sa mère n'est pas meilleure. Si elle aime sa fille, il entre forcément une part de culpabilité dans son dévouement, ce qui fausse les relations entre les deux femmes. Karine le ressent très bien, et est écoeurée par cette situation étouffante que rien ne pourra changer.

C'est donc un roman où on oscille entre courage et désespoir, où les sentiments sont à fleur de peau, où la communication n'est pas aisée (pas seulement à cause du handicap de Karine).
C'est un beau roman dont la force et la pertinence saisissent le lecteur, l'emportent sans lui laisser de répit.

Attention! Ne lisez pas ce paragraphe si vous n'avez pas lu le roman.
J'ai compris la fin comme une chute. Elle m'a mise mal à l'aise parce que je ne suis pas sûre de l'avoir bien comprise. Pour moi, dans les dernières phrases, Karine révèle au lecteur que tout ce qu'elle a dit concernant sa rencontre avec Ivan est faux. Ce qui est vrai, c'est qu'elle l'observe par la fenêtre. Dans ce cas, feignent-elles réellement l'amour à distance ou cela aussi est-il inventé? D'autre part, si c'est ainsi, cela veut dire que beaucoup de choses contées par Karine sont imaginées, se passent seulement dans sa tête, ce qui accentue son mal être.
On peut aussi comprendre qu'aujourd'hui, Ivan n'est pas au rendez-vous, et que c'est le début de la fin de leur relation. Cependant, étant donné la façon dont sont tournées les dernières phrases, je penche plutôt pour la première hypothèse.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Natacha Baumberger pour la Bibliothèque Sonore Romande.
La lectrice a une voix très douce, sa lecture est fluide. Elle fait partie des rares lecteurs qui ne lisent pas trop lentement. Elle a su prêter sa voix à Karine, restant sobre mais ne tombant pas dans le monotone. Sa façon de lire est parfaitement adaptée à ce roman, car pour bien le lire à voix haute, il ne faut absolument pas en faire trop.

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