La douane volante

L'ouvrage:
Bretagne, 1914.
Gwen, dit le Tousseux à cause de sa toux chronique, a quatorze ans. Il vit chez le vieux Braz, le rebouteux qui fut son maître. Comme il est frêle, les mauvais garçons du village ne se gênent pas pour le molester à la moindre occasion. Après l'une de ses corrections, il va s'enfouir dans l'ancien lit du vieux Braz. C'est alors qu'il entend la charrette de l'Ankou. Cette charrette, on ne lui résiste pas. Il monte donc à bord.

Il se retrouve sur une plage où on est persuadé qu'il est un naufragé. Personne ne croit son histoire de charrette, et on ne tient pas à ce qu'il en parle autour de lui. Le monde où il est à présent (les Douze Provinces) est régi par la douane volante qui empêche quiconque d'en sortir. Gwen se rend vite compte que son don de guérisseur lui sera très utile.

Critique:
Ce roman fantastique est d'abord un livre d'aventures. Moi qui ne suis pas friande du genre, j'ai apprécié ce roman, car il sort des sentiers battus tout en reprenant certains codes connus. Ce voyage dans les Douze Provinces est un parcours initiatique pour le jeune Gwen. C'est là qu'il pourra développer son talent, qu'il se fera un ami à la fois exaspérant et attachant, qu'il sera assujetti au bon vouloir de son maître, que son intégrité sera mise à mal (Comment ne pas comparer l'épisode de la tortue et ce que fait Gwen à des chiots?). C'est là qu'il sera confronté à la vraie vie qui est autrement plus trépidante, exaltante, et dangereuse que celle qu'il connut en Bretagne.
Il est amusant de voir que Gwen est traité de femmelette à cause de sa douceur et de son intégrité par celui-là même qui lui reprochera son insensibilité, voire sa cruauté, par la suite.
Tel Robinson Crusoe (au début), Gwen sera poussé par le besoin de rentrer chez lui, de retrouver ses racines. C'est tout naturel: beaucoup d'entre nous sommes ainsi. J'ai cependant été surprise de ce désir forcené, car rien ne le retenait vraiment en Bretagne, si ce n'est peut-être sa mère.

J'ai apprécié certaines correspondances créées habilement par l'auteur. Je ne peux trop en dévoiler là-dessus, car elles se font surtout à la fin, mais en gros, il montre que la vie a mûri certains protagonistes du récit. Si l'adoucissement de l'un des personnages peut sembler invraisemblable, au départ, il s'explique par ce qu'il a vécu, mais aussi par la correspondance faite avec un autre personnage.
J'aime beaucoup Der, l'oiseau si particulier de Gwen. Personnage haut en couleur, ayant été assujetti à deux drogues à cause du manque d'expérience de son «protecteur», il a plus d'une ressource dans son sac!

L'aspect fantastique est discret, mais s'il n'y était pas, l'histoire aurait été impossible. C'est lui qui offre au lecteur une toute autre dimension, qui permet de bouleverser certains codes trop utilisés.
François Place parvient à garder une part de mystère autour des Douze Provinces, surtout parce qu'on ne peut pas vraiment le situer spatio-temporellement. Il n'est pas dans un autre univers, puisqu'on finit par trouver la Bretagne sur une de ses cartes. On ne sait jamais si le temps est le même, si l'époque est la même que dans notre monde. On serait tenté de dire qu'il se passe dans des temps anciens (façon de pratiquer la médecine, apparition de la peste, etc), mais d'autres éléments pourraient faire penser autrement.

Le livre ne souffre d'aucune longueur. L'évolution des personnages est bien montrée. Les décors sont bien plantés: j'ai été immergée dans cet univers.
J'ai trouvé l'histoire d'amour un peu déplacée. Pourtant, elle n'est pas mièvre. En outre, il fallait bien que Gwen tombât amoureux. Soit, mais cela avait l'air un peu balisé. Pourquoi n'est-il pas tombé amoureux d'une fille qui ait moins de charisme? En effet, ce personnage m'a déplu: ses «amis» lui sont dévoués comme de bons chiens. Sa suprématie ma agacée.
La fin n'était pas facile à inventer. Il fallait qu'elle cadre avec l'idée de départ, qu'elle soit aussi bonne que le reste. L'auteur a su relever le défi. Si une petite chose m'a attristée, je sais qu'elle n'aurait pu être autrement.

Remarque annexe:
Il est intéressant de voir la perception de chacun: dans les Douze Provinces, on nie l'existence des sous-marins, chose que connaît Gwen, tout simplement parce que cette chose est inconnue dans ce monde-là. Cela ne veut pas dire qu'elle n'existe pas.

Éditeur: Gallimard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Henriette Kunzli pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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