Nous sommes cruels

L'ouvrage:
Août 19.. Julien et Camille ont environ dix-huit ans. Ils entament une correspondance. Tous deux chérissent «Les liaisons dangereuses», de Pierre de Choderlos de Laclos. Ils décident de s'improviser Merteuil et Valmont. Ils sont impatients de faire souffrir leurs futures proies.

Critique:
Il n'est pas facile d'écrire un roman si ouvertement ressemblant à celui de Laclos. L'auteur peut très vite plonger son lecteur dans l'ennui, tant l'intrigue et les deux personnages principaux ressemblent à leurs modèles. Le livre n'a pas eu cet effet sur moi, mais je comprendrais que d'autres lui fassent ce reproche.
D'abord, j'ai aimé me souvenir du roman de Laclos, et j'ai même eu envie de le relire. (Bien sûr, c'est la version éditée par les éditions Livraphone, inoubliable pour moi, que je relirai, le jour où je trouverai le temps de le caser dans le monceau d'ouvrages que j'ai à lire.) Il m'a plu de voir comment Camille de Peretti avait modernisé l'histoire. La marquise et le vicomte dans notre monde, utilisant la technologie actuelle, une façon de parler plus moderne, prenant rendez-vous pour un café... (ou un thé pour Diane)... Tout cela m'a plu.

Je regrette cependant que l'intrigue s'éloigne si peu de l'originelle. Bien sûr, le roman de Laclos est plus complexe, mais j'aurais aimé que Camille de Peretti créât vraiment autre chose, tout en partant de ce modèle. J'exagère, car certaines choses sont différentes, mais pas assez, à mon avis.
L'auteur évite habilement une accusation de plagiat puisque ses personnages se targuent de jouer les Valmont et Merteuil.

Les personnages sont à la fois fades et creusés... En effet, la similitude des deux héros avec ceux de Laclos les rend un peu fades. Ils se fondent trop dans leurs modèles, ne faisant que reproduire leurs méfaits. Il est vrai que leurs lettres de rupture sont des modèles de méchanceté et d'indélicatesse. Là, et en quelques autres occasions, ils se démarquent de leurs pairs, et c'est pour cela que je les trouve quand même creusés. De plus, ils se cultivent, apprécient des auteurs pas forcément faciles à aborder... Outre les allusions sans ambages à Laclos, Balzac, Marivaux, etc, William cite un petit passage de «Lolita», et l'identité complète de l'un des héros est un clin d'oeil à «Le rouge et le noir».
Et puis, ces personnages font prépa, science-po, etc. Malgré leur cynisme, leur égoïsme, et leur amour du jeu qui fera mal, on ne peut leur enlever qu'ils sont cultivés et savent réfléchir. Je n'ai pu m'empêcher de les comparer aux héros de «Lycée out». J'avoue que je préfère ce genre d'adolescents qui paraissent moins superficiels, malgré le dégoût qu'ils inspireront forcément.

Je n'ai pas trop aimé Diane. Elle a moins de substance, moins de panache que celle à qui nos deux monstres veulent l'associer. Elle n'est pas seulement une nunuche modernisée... (D'ailleurs, dans mon souvenir, le personnage de Laclos qui lui est assigné n'est pas une nunuche.) Son caractère est étrange. Elle est instable, lunatique, passionnée (dans le mauvais sens du mot). Il est peu crédible qu'un personnage comme Julien ait pu l'aimer. En tout cas, je n'ai pu m'attacher à elle.

Le roman est épistolaire, à l'instar de son modèle. Au début, certaines choses peuvent être un peu déroutantes, car on découvre presque tous les personnages en quelques lettres. Cela m'a un peu gênée, mais je me suis vite habituée. Je pense que ce livre aurait dû être interprété par plusieurs lecteurs: un par personnage. Néanmoins, je sais que cela n'aurait pas été possible, car il n'a pas été enregistré par une maison d'édition, et qu'il y avait trop de personnages pour que plusieurs lecteurs bénévoles s'en chargent. Le montage aurait été affreux à faire...!
La structure est linéaire, ce qui est logique, à mon avis. Cela fait que parfois, on apprend la conséquence d'un événement avant ledit événement. Cela ne m'a pas gênée, j'ai trouvé cette linéarité réaliste et nécessaire, puisqu'il s'agissait de lettres classées chronologiquement. Il n'y a qu'une exception le cas où Camille envoie le cadavre exquis qu'elle a fait avec Adrien. J'ai trouvé étrange qu'il ne soit cité qu'au moment où Camille l'envoie à Julien, et pas au moment où il a été créé.

L'auteur a voulu ancrer son roman dans la réalité par certains procédés intéressants. D'abord, son héroïne s'appelle Camille de Peretti. Ensuite, des notes de l'éditeur parsèment le roman. Certaines disent qu'on n'a pas retrouvé les traces de tel personnage après tel événement. La note finale de l'éditeur est un savant tour de passe passe qui m'a déplu. Cela permet à l'auteur de ne pas faire de véritable fin. Il y a une fin, bien sûr, mais cette note lui permet de ne pas parler d'après, et de rester crédible. Ainsi, elle n'a pas été obligée de dire ce que sont devenus ces personnages. Cette façon de faire est habile et élégante, mais je n'ai pas aimé qu'elle se défile ainsi.

Éditeur: Stock.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Gérard Chevalier-Appert pour l'association Valentin Haüy.
Le lecteur a une voix agréable, claire, et dynamique. En outre, il a su mettre le ton approprié, jouant sans trop en faire. Il y a plusieurs petits passages en anglais (notamment dans les lettres de William). Le lecteur s'en sort bien. On voit qu'il n'est pas anglophone, mais son anglais est correct. En outre, il parvient à mettre le ton approprié dans ces passages. Cela ne doit pas être aisé!

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