Auteur : Otsuka Julie

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jeudi, 18 avril 2013

Certaines n'avaient jamais vu la mer, de Julie Otsuka.

Certaines n'avaient jamais vu la mer

L'ouvrage:
Elles quittent leur Japon natal pour aller se marier en Amérique avec des hommes qu'elles ne connaissent que par lettres. Chacune a ses raisons. Elles espèrent toutes trouver un pays de Cocagne. Elles ont également peur de l'inconnu vers lequel elles se dirigent. Certaines d'entre elles voient la mer pour la première fois sur le bateau qui les emmène là-bas.

Critique:
À l'instar de «Quand l'empereur était un dieu», ce livre est à mi-chemin entre le roman historique et le documentaire. Avec précision, méticulosité, en un style incisif et dépouillé, Julie Otsuka évoque le destin de ces femmes. Elle n'hésite pas à manier l'anaphore, martelant ainsi le lecteur des actes marquants que firent ou que subirent ces femmes. Elle utilise le «nous» collectif, sans cependant anonymiser totalement ses héroïnes. Ce «nous» raconte une multitude de façons dont les choses se passent pour ces femmes. Le «nous» raconte comment certaines travaillèrent aux champs, d'autres en ville, comment chacune eut des enfants, comment ils grandirent. Chaque chapitre évoque un thème. Ils sont chronologiques, mais parfois, il y a de petites incursions dans le futur, comme par exemple, l'anecdote de la femme qui regrettera toute sa vie de n'avoir pas suivi celui qu'elle aimait.

Certains titres de chapitres sont comme des coups de poing. Le premier, par exemple, est très ironique: «Bienvenue, mesdemoiselles japonaises». Les arrivantes se rendent vite compte que l'Amérique est loin d'être un pays d'abondance pour qui est démuni. D'autre part, les maris ne sont pas vraiment ce à quoi elles s'attendaient.
La simplicité de certains titres («Naissances», «Les enfants») s'accorde au style du roman. Julie Otsuka ne s'embarrasse pas de fioritures, elle dit les choses dans leur simplicité, parfois cruelle, parfois heureuse, parfois triste... Certaines ne s'adapteront jamais, n'apprenant jamais à parler anglais. L'une abandonnera tout de suite son prénom japonais au profit de Charlotte, et pourtant, elle disparaîtra, comme les autres...
J'ai trouvé un peu dommage que presque tous ces destins aient été malheureux, ou du moins, qu'aucun n'ait été lumineux, sauf peut-être ceux de celles qui furent rachetées, et encore, nous les perdons de vue après cela. Bien sûr, je comprends le pessimisme de l'auteur étant donnée la situation de départ.

Les deux derniers chapitres évoquent le thème principal de «Quand l'empereur était un dieu», à savoir la façon dont les japonais furent traités aux États-Unis pendant la seconde guerre mondiale. Ici, les deux titres laissent une forte impression: «Traîtres», «Disparition». En un seul mot par titre, l'auteur assène un coup de massue à son lecteur. C'est au moment de leur départ que les japonais perdent leur anonymat. Des noms sont cités, montrant par là qu'il s'agit d'humains qu'on dépossède de leurs biens, voire de leur humanité pour des raisons politiques.

Encore une fois, Julie Otsuka signe un roman qui dit les choses sans complaisance, sans pathos, qui marquera les lecteurs par sa véracité, par la facilité avec laquelle l'homme peut détruire son semblable pour des raisons qui n'ont pas lieu d'être.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Irène Jacob. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib.
Irène Jacob a su rendre le style de l'auteur. Son ton est le plus souvent neutre avec la dose d'émotion nécessaire pour immerger le lecteur. Elle n'en fait jamais trop. Sa lecture ne s'est pas alourdie lors des anaphores: elle a su les faire passer comme il le fallait pour qu'elles soient remarquées mais pas gênantes.
J'ai trouvé regrettable qu'elle ait pris un soi-disant accent américain pour le personnage de Charles, et qu'elle prononce son prénom Tcharlze.

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jeudi, 21 juin 2012

Quand l'empereur était un dieu, de Julie Otsuka.

Quand l'empereur était un dieu

L'ouvrage:
Julie Otsuka raconte l'espèce de chasse aux sorcières qui eut lieu après l'attaque de Pearl-Harbor vis-à-vis des japonais vivant en Amérique et des américains d'origine japonaise.

Critique:
L'auteur évoque une partie de l'histoire dont on n'entend pas trop parler. Je connaissais un peu ces événements grâce à un épisode de «Cold case», l'épisode 11 de la saison 5: «Famille 8108». Je suis surprise que cette partie de l'histoire ne soit pas davantage connue. Cet épisode n'est pas glorieux pour les États-Unis, mais ce n'est pas une raison suffisante, étant donné que nous connaissons d'autres moments où ils s'illustrèrent par de la répression extrêmement abusive...

L'auteur ne tombe jamais dans le pathos, et pourtant, il y aurait de quoi. Elle use d'un style à la fois simple, percutant, et dépouillé, afin de plonger le lecteur dans la vie de ces personnages.
Ceux-ci agissent parfois de manière qui pourrait paraître insensible. Je pense notamment à ce qui est fait aux animaux dans le chapitre 1. La femme ne pouvait pourtant pas agir autrement. Son apparente absence d'émotions est plutôt, je pense, un signe de douloureuse résignation. Son mari ayant déjà été arrêté, elle sait ce qui l'attend...

Julie Otsuka ne tombe pas non plus dans le ressentiment haineux. Elle se contente de raconter, d'exposer les faits. Elle choisit, pour cela, les mots, les actes, les situations qui frapperont le lecteur de plein fouet. Elle signe un roman court, dense, oppressant. Bien sûr, une colère froide transparaît. N'est-ce pas logique d'être en colère lorsqu'on raconte comment des gens furent dépouillés de leurs vies?

La linéarité du roman est morcelée: coupée de retours en arrière. Cela donne une impression de cassure. Impression renforcée par la «polyphonie non-structurée» du roman. C'est-à-dire que le texte est parfois à la première personne, parfois à la troisième. Cette structure est appropriée, elle cristallise ce que décrit le roman: des vies éparses, brisées, des gens tentant de se reconstruire malgré la machine qui les a pris pour cibles.

Les personnages ne sont jamais nommés. C'est une façon de montrer que cette histoire n'est pas arrivée à une seule famille. Il est plus facile d'imaginer tous les gens qui subirent cela. On ne pense pas seulement à tel personnage, mais à toutes les filles, à tous les garçonnets, à toutes les femmes, à tous les pères de famille dont les vies furent broyées. Les anonymiser, c'est pointer du doigt qu'ils font partie d'un tout.
Ce procédé est aussi un moyen de rappeler que dans les camps d'internement, on leur volait leur identité.

Le dernier chapitre est sûrement le plus déstabilisant. C'est le plus court du roman, l'ultime coup de poing donné par l'auteur. Il décrit une situation qui n'est que trop vraie.

Un roman qui exhorte à ne pas oublier, à ne jamais tenter de faire comme si rien n'était arrivé, qui montre de manière sobre, et d'autant plus bouleversante, comment une puissance présomptueuse et capricieuse s'est acharnée, avec une parfaite mauvaise foi, sur des innocents, et comment, par la suite, elle est parvenue à quasiment occulter ce crime.
Un roman qui met mal à l'aise, décrivant sans complaisance jusqu'où peut aller la barbarie, et jusqu'à quel point elle peut être acceptée et cautionnée.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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