Purge

L'ouvrage:
1992, Estonie occidentale.
La vieille Aliide vit seule, dans sa maison aux confins de la campagne. Ce jour-là, elle remarque une jeune fille devant sa porte. La femme, Zara, est sale, et semble affolée. Aliide la fait entrer. Au gré des heures, les deux femmes se parlent, et replongent dans leur passé.

Critique:
Sofi Oksanen plonge son lecteur dans un pan de l'histoire de l'Estonie. Je ne connaissais pas du tout ces événements. Malheureusement, on constate que l'histoire se répète: guerre de pouvoir, interrogatoires musclés, brimades, emprisonnement des prétendus rebelles, actes discrets des femmes dans la résistance... Tout ceci est exposé avec justesse. Il semblerait que l'auteur ait connu certains détails historiques par le biais de sa grand-mère, et elle les a réutilisés pour ce roman.

La romancière entremêle l'histoire du pays à celle de ses personnages. C'est, là encore, très réaliste. Les vies d'Aliide, d'Ingel, de Hans ont été influencés par la politique du pays. Cela a également contribué à faire de la vie de Zara ce qu'elle est, même si elle n'était pas née au moment des faits.

Sofi Oksanen exprime les différentes formes de souffrance de ses personnages de diverses manières. Je pense surtout à la pudeur effrayée de Aliide lorsqu'elle évoque le viol subi. Elle tente de l'effacer en l'évoquant par des actes, des gestes, des pensées détournées.
Quant à Zara, dont le corps et la dignité furent souillés, elle évoque tout cela sans tabou, elle crie sa détresse, la jette à la figure du lecteur. Ces deux manières d'exprimer une douleur sont également poignantes et bouleversantes.
On retrouve cette écriture feutrée lorsque nous découvrons ce qui est arrivé à Hans.

Il va de soi que j'ai trouvé les coups de foudres très gros. C'est d'autant plus dommage que ce livre se veut fin. Ici, l'auteur a usé d'énormes ficelles peu crédibles.

Tous les personnages sont intéressants: leur passé, leur personnalité, comment ils ont décidé d'agir de telle ou telle manière.
C'est à Zara que va ma préférence. Ses rêves et sa candeur sont piétinés, mais elle se bat, matérialisant tous ses espoirs et ses désirs dans la photo qu'elle garde comme une espèce de talisman. Au coeur de l'enfer, Zara a su préserver une part d'elle-même.
Que dire d'Aliide? Elle est très complexe. J'ai compris ses motivations (quant à sa vie privée), car elle a été guidée par la frustration et la jalousie qui sont de très forts sentiments, et qui, on le sait, peuvent pousser au pire. Pourtant, je ne l'ai pas suivie. Ce personnage n'a pas su m'émouvoir, parce qu'elle a agi égoïstement. Tout ce qu'elle a fait, elle l'a d'abord fait en pensant à elle-même. Le bien-être de son entourage l'indifférait, même celui de l'homme qu'elle disait aimer. Derrière des actions apparemment honorables (tout ce qu'elle a fait pour Hans), se cachait de sordides motivations. Elle n'évoluera qu'à la toute fin du livre. Au dernier moment, elle saisit la chance de rédemption offerte par Zara.

Si le livre renferme de très nombreuses qualités, ma lecture a été gâchée par le style. Dans un entretien en fin d'ouvrage, l'éditrice explique que ce style évoque pour elle celui de Marguerite Duras. Je n'y avais pas pensé, mais c'est effectivement le cas. Et c'est pour ça que je n'ai pas du tout adhéré à ce style. Je me souviens avoir fui Marguerite Duras à cause de cela, ne la lisant que lorsque c'était nécessaire: pour mes études.
Le style est donc très marqué. Il y a souvent des phrases courtes où le sujet est répété, comme martelé. Il y a une volonté d'enfoncer cette souffrance ressentie dans le crâne du lecteur.
De plus, il y a de longues énumérations qui donnent un effet de précipitation, comme si tout cela s'abattait sur les personnages, inexorablement.
Enfin, certaines phrases semblent être déconstruites, ou construites à la va-vite. Les titres des chapitres donnent également cette impression. Je sais que ce n'est pas le cas, et que l'effet est justement celui recherché. Tous ces procédés sont là pour mettre en avant certains effets, mais malheureusement, cela m'a plutôt rebutée.

Outre le style, la structure du livre m'a gênée. Il existe pourtant beaucoup de livres «en puzzle», comme je les appelle, c'est-à-dire où les retours en arrière sont nombreux. De plus, Sofi Oksanen balise son histoire, car chaque «chapitre» commence par une date et le pays où se passe l'action. Je pense que ma gêne est due au fait qu'en temps normal, je n'adhère pas vraiment à cette structure, qu'en plus, les retours en arrière n'étaient pas chronologiques, et qu'enfin, cela s'ajoutait au style qui me déplaisait.
Tout cela fait que j'ai mis un bon moment à entrer dans l'histoire et dans la peau des personnages.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marianne Épin et Frédéric Meaux. Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib. Il sort en audio le 19 janvier.

Je connais Marianne Épin de puis plusieurs années, car elle a déjà enregistré pour d'autres éditeurs par le passé. Cela faisait longtemps que je ne l'avais pas entendue. Elle a parfaitement su mettre sa voix et son talent au service de l'écriture de Sofi Oksanen: adaptant son débit, son intonation, le timbre de sa voix aux exigences de l'écriture. Ce roman ne doit pas être facile à lire à voix haute.
Quant à Frédéric Meaux, il a su exprimer les sentiments de Hans par son intonation toujours parfaite.

La musique m'a exaspérée! J'avoue ne pas être fan de musique dans les livres, mais là, c'était vraiment trop! Il y a de la musique à chaque début de piste. Elle est assez longue: le lecteur ne parle que plusieurs secondes après qu'elle a débuté, et la musique s'arrête plusieurs secondes après que la date, le pays, et le titre du chapitre ont été énumérés.
En outre, j'ai trouvé cette musique désagréable. Il m'est déjà arrivé de penser que l'arrangement musical allait bien avec le livre, apportait même un plus au roman. Mais ici, c'était plutôt le contraire.

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