Suite française

Note préalable: Je n'ai vraiment pas fait exprès de poster cette critique le 18 juin. Je trouve, néanmoins, cette coïncidence amusante!

L'ouvrage:
1940. C'est la débâcle. La guerre a éclaté, les français ont peur d'être envahis, et ne savent plus quoi faire. Ils décident de fuir vers des endroits plus sécurisés. La fuite n'est pas organisée, on se débrouille comme on peut. On fait des rencontres heureuses ou non. Parmi les fuyards, nous découvrons la famille Perricant, l'écrivain Gabriel Cort, Charles, et quelques autres.

Critique:
Certains connaissent peut-être l'histoire de ce roman, et celle de son auteur. C'est une belle et triste histoire. Si vous ne la connaissez pas, elle est relatée dans la préface de l'ouvrage.

Il y a certains livres qui sont si bien écrits, dont l'histoire est si juste, qui montrent que l'écrivain a un regard extrêmement lucide sur sa société, qu'on a peur de les entacher par des critiques. J'ai donc peur que ma critique ne soit pas à la hauteur de cet excellent ouvrage.
Après un tel début, vous comprendrez que je recommande absolument ce roman. Il est composé de deux livres: «Tempête en juin« et «Dolce«.

A travers des exemples pris dans différentes classe sociales, Irène Némirovsky nous présente des hommes qui sont le plus souvent abjects. Dans "Tempête en juin", Gabriel, par exemple, a un caractère méprisable. En temps de guerre, il ne comprend pas qu'il devrait peut-être mettre sa vanité de côté. Tout lui est dû, il ne prend pas la mesure de ce qui se passe, il regarde son nombril.
Au début du roman, madame Perricant se vante,en pensée, d'être une brave femme. Lorsqu'elle est confrontée à la guerre et à ses privations, tout son vernis s'en va, et nous découvrons ce que nous soupçonnions: une femme à l'esprit étriqué, bien contente de sa petite personne, ne pensant qu'à elle.
Bien sûr, en temps de guerre, chacun aura tendance à essayer de se préserver ainsi que les siens. Mais les deux personnes dont je parle ici sont assez représentatives du pire. Et ne parlons pas de Charles!

D'un autre côté, les Michaud s'illustrent par leur intégrité. Ils vivent une rude période, ils sont inquiets pour leur fils, rudoyés par leur employeur. Tout cela les soude davantage. Ils restent justes, ne se transforment pas en rapaces.

Dans le second livre, ("Dolce"), Irène Némirovsky s'emploie à nous montrer la société française aux mains de l'occupant. Là encore, nous avons un éventail de réactions, un échantillon de petites histoires dans la grande. Les allemands sont les bourreaux, donc, on ne les aime pas. Mais certains français trouvent que ceux qui habitent chez eux sont courtois. C'est là que les histoires des personnes décrites par la romancière les font agir d'une manière, leur font ressentir telle chose. Par exemple, Benoît n'aime pas l'officier qui habite chez lui. Il ne l'aime pas parce que c'est un occupant, mais surtout parce qu'il ressemble, par son élégance et sa finesse, à l'homme de qui sa femme, Madeleine, est amoureuse.
Lucile vit une histoire platonique avec l'officier qui occupe sa maison. Mais c'est surtout parce qu'elle n'a jamais reçu d'amour de son mari.
Les sentiments de ces personnes ne sont pas simplifiés. Il faut prendre le contexte, les circonstances en compte. Il n'y a pas de manichéisme. Bien sûr, on déteste l'occupant. Mais certains, à cause de leur histoire, et aussi parce qu'ils réfléchissent, ne peuvent se défendre d'une certaine sympathie à l'égard de quelques allemands.

Je suis très loin d'avoir évoqué tous les exemples dont j'aurais voulu parler, mais ma critique serait trop longue, si je me mettais à développer autre chose. J'espère que ma critique n'est pas trop fade par rapport à ce chef d'oeuvre, écrit par une femme extrêmement clairvoyante. Irène Némirovsky vécut jusqu'en 1942, et elle eut le temps d'analyser sa société en temps de guerre, et d'en décrire les aspects les plus complexes. A mon avis, cette dame est l'un des grands esprits du vingtième siècle.

Je vous conseille la version audio éditée par Livrior, d'abord parce que la lectrice, Valérie Charpinet, interprète très bien le roman, et ensuite, parce qu'on peut y entendre la voix d'Irène Némirovsky. Au début, il y a l'extrait d'une interview d'elle.

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