La vitesse de l'obscurité

L'ouvrage:
Lou Arrendale est autiste. Il travaille pour une compagnie pharmaceutique, ainsi que d'autres personnes autistes. Le petit groupe dispose de certains avantages (comme une salle de gymnastique), qui leur sont indispensables. C'est alors qu'on commence à parler d'un nouveau traitement expérimental qui rendrait les autistes «normaux» en conservant leurs grandes capacités. Monsieur Crenshaw, l'un des supérieurs de Lou exige que les autistes travaillant pour la compagnie suivent le traitement, arguant qu'ainsi, ils n'auront plus besoin des avantages inhérents à leur handicap.

Critique:
Ce livre est un coup de coeur. D'abord parce que peu de livres traitent de l'autisme, peu d'auteurs tentent de sensibiliser les gens dits normaux à ce handicap. Ensuite parce qu'Elizabeth Moon accomplit cela d'une manière remarquable. Il est évident qu'elle a étudié le sujet. Elle parvient à nous montrer comment pense une personne autiste. Bien sûr, Lou est sympathique au lecteur, d'abord parce qu'il fait énormément d'efforts pour s'insérer dans la société. Ensuite, c'est quelqu'un de foncièrement bon et honnête.
Malgré son handicap, il fait ce qu'il peut pour s'adapter au monde dans lequel il évolue. Là encore, l'auteur montre bien que ce n'est pas possible dans chaque cas. Il y a divers degrés d'autisme. Ensuite, nous sommes dans un roman de science fiction, donc Lou et ses amis ont pu bénéficier d'aides et de thérapies afin de mieux s'adapter.

La question du traitement expérimental est abordée intelligemment. Outre la loi que souhaite contourner Crenshaw, outre l'atteinte à la liberté d'êtres humains, il y a le ressenti des intéressés. Les différents points de vue sont brillamment exposés, et tous se défendent. Ceux de Linda et de Cameron sont radicalement opposés, et le lecteur comprend les deux arguments. J'ai quand même été attristée par celui de Cameron: il veut être «normal» pour qu'on cesse de le considérer comme une bête curieuse. Je le comprends, mais je trouve lamentable que la société pousse à ce genre de choses.
J'ai également partagé tous les doutes et les questions dus au fait que le traitement est expérimental.

Au sujet du regard extérieur, l'auteur décrit bien l'attitude de certaines personnes. Il y a plusieurs cas de figure représentés par différents personnages.
Crenshaw est coincé dans son raisonnement, est égoïste et fat. Pour lui, les autistes ne sont que des objets.
Un autre personnage rend Lou responsable de tous ses malheurs au lieu de se remettre en question. Il n'admet pas qu'un handicapé puisse réussir là où il échoue. Ce refus de se remettre en question, cette propension à voir ce qu'ont les autres sans voir les difficultés qu'ils rencontrent est très répandue. J'y suis confrontée tous les jours.
Comment ne pas évoquer la scène du supermarché où une tête à claques se permet de se mêler des affaires de Lou, et de mettre son autisme en avant pour satisfaire une curiosité malsaine, mal placée, et malvenue.
D'une manière générale, les gens dits «normaux» ne portent pas un regard neutre sur une personne handicapée. Elizabeth Moon explique, dans ses remerciements, que les autistes sont difficilement acceptés dans notre société. Je n'en doute pas, et je pense qu'on peut étendre cela à tous les handicaps.

Si quelque chose m'a déçue à la fin, cela ne veut pas dire qu'elle soit mauvaise. Elle est nuancée, comme l'ensemble du roman. Cette fin rappelle que toute personne doit faire des sacrifices. La vie nous contraint parfois à abandonner des gens et des choses que nous aimons...

J'ai été un peu dérangée par le fait que le texte soit au présent de l'indicatif, mais comme il est majoritairement narré par Lou, je suppose que c'était une manière de se rapprocher de sa façon de s'exprimer.
C'était d'ailleurs une bonne trouvaille de la part de l'auteur (bonne et un peu risquée), que de faire de Lou le narrateur de la presque totalité de l'ouvrage. C'est le meilleur moyen d'avoir son point de vue, d'être dans ses pensées, et de tenter de mieux comprendre ce mystère qu'est l'autisme.

Éditeur: Presses de la cité.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Françoise Clerc-Renaud pour l'association Valentin Haüy.
La lectrice a adopté un ton de voix et un débit différent lorsque des personnes autistes parlaient. Je ne sais pas si son ton était juste, mais j'ai apprécié qu'elle fasse cela en tenant compte des informations données par Lou quant à sa façon de s'exprimer. Elle a su mettre le ton, et interpréter ce roman de manière juste. Je regrette simplement qu'elle parle un peu doucement, comme si elle n'osait pas ou ne voulait pas parler plus fort... et je regrette aussi qu'elle ait pris un accent anglophone pour certains noms.

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