Auteur : Montero Rosa

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vendredi, 13 mai 2011

Belle et sombre, de Rosa Montero.

Belle et sombre

L'ouvrage:
La jeune narratrice sort de l'orphelinat pour être recueillie par sa tante et sa grand-mère. Elle nous conte une période de sa vie, dans un quartier mal famé, entourée de divers personnages.

Critique:
Étant une adepte de Rosa Montero, je me suis jetée sur ce roman. Même si ce n'est pas mon préféré, j'ai retrouvé avec plaisir ses petites phrases si poétiques, si percutantes. Elles sont surtout présentes à la fin, elles sont moins disséminées et moins nombreuses que dans ses autres romans.

Rosa Montero nimbe son histoire et ses personnages de mystères par plusieurs procédés. D'abord, elle raconte les faits du point de vue de la fillette, et celle-ci n'a pas toujours toutes les données en main.
D'autre part, elle évoque certains personnages à travers le prisme de ses émotions, et elle les magnifie. Sans oublier qu'elle est bercée par les légendes racontées par Airelai.
Par ailleurs, l'auteur ne dit pas où se passe l'action. On sait juste que les personnages évoluent dans un quartier mal fréquenté, et habitent dans une pension de famille. Cela permet, en plus d'accentuer le flou, de s'identifier plus facilement aux protagonistes. Ne sachant pas où cela se passe, on peut imaginer que les événement ont lieu dans sa ville. Bien sûr, les personnages ont des noms à consonance espagnole, mais Barbara et Amanda sont des prénoms qu'on retrouve dans plusieurs nationalités.
Il y a enfin le mystère qui enveloppe cette famille, et qui court tout au long du roman. Par petites touches, l'auteur en élucide des bribes. Le lecteur s'agace un peu de ne pas tout comprendre, et petit à petit, il finit par tout savoir.

Paradoxalement, l'auteur dit à son lecteur, dès le tout début, ce qui s'est passé concernant l'un des personnages. On ne sait pas comment, mais on sait tout de suite que quelqu'un a fait quelque chose. Cela ne m'a pas vraiment gâché le plaisir de la lecture, mais j'ai souvent tenté de prendre la résolution de l'histoire de vitesse en devinant comment ce qui nous est révélé au début est possible. J'ai échoué. Pourtant, au bout d'un moment, nous avons assez d'indices pour y penser.

Rosa Montero navigue entre deux mondes. Il y a d'abord celui qu'Airelai, personnage très charismatique, créé autour des enfants. C'est un monde de légendes, de magie, un monde où les histoires, en formes de contes semblent osciller entre rêve et réalité, et prônent l'ouverture d'esprit, la sagesse, la tolérance (voir l'histoire de la grâce). Mais c'est aussi un monde où les superstitions et la cruauté vont bon train (voir l'histoire de la déesse et celle de la baleine).
Airelai semble avoir beaucoup voyagé, avoir expérimenté différentes cultures. De plus, à l'instar des deux enfants, elle semble avoir besoin de s'immerger dans ce monde sublimé, afin de supporter certaines choses. La façon dont elle tourne son nanisme à son avantage est assez intéressante.
Malgré cela, je n'ai pas réussi à m'attacher à elle. Peut-être à cause de ce que dit la narratrice, au début, ou peut-être parce qu'elle était trop facile à apprécier... Elle arrive, et charme tout le monde. Elle m'a plutôt agacée.

D'un autre côté, les personnages font face à la réalité de leur condition. Ces deux mondes, radicalement opposés, sont un contraste saisissant. Cela m'a rappelé «Le territoire des barbares» où l'héroïne doit faire avec une terrible réalité, et s'immerge dans le monde de la chevalerie pour écrire un livre.
Mais même dans cette réalité, l'auteur flirte avec la magie. En effet, que dire lorsque la grand-mère s'étiole tant moralement... que physiquement?

Après les histoires d'Airelai, une autre loufoquerie vient des chats que recueille la grand-mère. La façon dont tout est raconté fait penser à un conte, un rêve, un moment hors du temps grâce auquel les personnages s'extraient de la tension qui les entoure. D'ailleurs, la narratrice raconte qu'elle va dans la pièce aux chats pour trouver paix et sérénité.

Les personnages sont attachants parce que complexes.
Amanda est parfois agaçante: on dirait qu'elle est résignée, voire qu'elle appelle la souffrance. En outre, elle semble parfois manquer de personnalité. Cependant, elle est douce et compréhensive envers les enfants.
Quant à Segundo et Maximo, ils sont plus complexes que ce qu'on pourrait croire au premier abord.
Les enfants sont attachants et réalistes.

Un livre plaisant, qui fait réfléchir, rêver, espérer, s'attendrir...

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Métailié dans le cadre de l'opération Masse-critique, organisée par Babelio.
Pour ceux qu'une version audio intéresse, il en existe une enregistrée pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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lundi, 18 octobre 2010

Instructions pour sauver le monde, de Rosa Montéro.

Instructions pour sauver le monde

L'ouvrage:
Matthias vient d'enterrer Rita, son amour de toujours. Elle est morte d'une tumeur. Il sait à cause de qui le cancer a empiré. Il ne sait pas vraiment comment, mais il compte se venger.

Daniel Ortis mène une vie médiocre. Il découvre le jeu Second Life qui lui fournit un excellent palliatif.

Pendant ce temps, la ville frémit à cause de l'assassin du bonheur: quelqu'un qui, après avoir tué ses victimes, leur étire la bouche en un dernier sourire.

Critique:
J'ai retrouvé Rosa Montéro avec plaisir: son écriture si particulière, si juste, son style si agréable, fait de phrases poétiques et percutantes. Elle fait partie des rares auteurs dont le style me fascine.
Outre cela, ses réflexions sont toujours justes.

Le livre est assez long, et pour moi, il ne souffre d'aucune longueur. Je me rappelle avoir trouvé «La fille du cannibale» inégal. Ici, ce n'est pas le cas. Bien sûr, certains s'ennuieront peut-être lorsque Daniel est prisonnier, car on peut s'attendre à certains événements, mais j'ai trouvé que l'auteur savait mettre à profit ce pan de l'histoire.
D'une manière générale, elle a su à merveille croiser les événements de manière à ce que le tout n'est pas l'air irréaliste, même si le lecteur sourit de certaines coïncidences.

Les réflexions sur la vie, la mort, la vengeance (à travers les personnages), me paraissent très pertinentes. Cela ne m'étonne pas de Rosa Montéro.

J'ai aimé la fin. Dans ce genre de livres, il est difficile de faire une fin qui va avec le ton général du roman. Ici, tout se tient, tout est logique, uniforme.
J'ai surtout aimé la façon dont l'auteur résout l'énigme de l'assassin du bonheur. Elle sort des sentiers battus, fait quelque chose d'original. Un autre auteur aurait sûrement expliqué que l'un des personnages principaux était l'assassin du bonheur. C'est un écueil que je redoutais, car je l'ai souvent vu.

Les personnages sont, eux aussi, bien pensés, creusés, réalistes.
Daniel mène une vie étriquée, il est enseveli sous un monceau de mauvaises habitudes, de rancoeurs, de frustrations, d'espoirs déçus... Il le sait, s'admoneste, mais ne fait rien pour s'en sortir. Je n'ai pas apprécié cet aspect du protagoniste. Je sais que beaucoup de gens ont une vie qu'ils ne désirent pas, le savent, pourraient s'en sortir, mais ne font rien, et se plaignent. J'avoue ne pas aimer cela. Soit on change de vie, soit on tente d'en privilégier l'aspect le plus intéressant, soit on reste comme on est, mais on ne se plaint pas.
Par contre, j'ai beaucoup apprécié l'analyse que Rosa Montéro fait de ce personnage. Je l'ai trouvée pertinente et réaliste tout au long du roman, et surtout à la fin.

Quant à Matthias, il est bien analysé, et appréciable. On comprend sa souffrance, la terrible douleur qui le fait chercher un coupable, qui fait qu'il refuse l'irréparable, qu'il a besoin de se venger. D'autre part, il est sympathique au lecteur.
Par contre, j'ai trouvé qu'à la fin, l'auteur détruisait un peu ce qu'elle avait habilement construit. Je ne voulais pas que Matthias passe son temps à se morfondre, et je comprends que le temps commence son travail d'apaisement. Mais j'ai trouvé que c'était un peu rapide. Bien sûr, ce dont je parle est à peine esquissé, mais ce n'est pas crédible. Quand on a aimé comme semble avoir aimé Matthias, ce qui arrive à la fin paraît un peu invraisemblable.

Je ne dirai pas grand-chose quant à Cerveau et Fatma. Je les ai trouvées complexes, et intéressantes. L'exemple de Cerveau illustre bien les rapports compliqués que l'homme a quant à l'existence.

Éditeur: Métailié.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacques Zurlinden pour la Bibliothèque Sonore Romande.
J'aime beaucoup la voix et la façon de lire de Jacques Zurlinden. Il allie avec brio jeu et absence de cabotinage. Il parvient à ne pas être monotone tout en ne surjouant jamais.

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lundi, 28 janvier 2008

La fille du cannibale, de Rosa Montero.

La fille du cannibale

L'ouvrage:
Lucia Romero vit depuis dix ans avec Ramon. Le couple bat de l'aile depuis longtemps, mais Lucia n'a pas le courage de s'en aller.

Un jour qu'ils sont à l'aéroport, attendant un avion qui les emmènera en vacances, Ramon se rend aux toilettes. Il n'en ressort pas.
Peu de temps après, Lucia reçoit une demande de rançon.

Critique:
Ce livre est très riche, mais pas pour son histoire. L'histoire est banale, et cette banalité la rend secondaire. Le lecteur résout assez vite cette histoire d'enlèvement. Ce qui compte, c'est la psychologie des personnages, les réflexions pertinentes de Lucia, le fait qu'elle sorte différente de cette aventure.

Lucia interrompt parfois le récit de son présent pour expliquer sa vision à propos de certaines choses. Ce qu'elle dit me semble frappé au coin du bon sens.
Les disputes de Félix et d'Adrian sont également des moyens pour l'auteur d'exprimer des idées, de confronter des opinions. Personnellement, je partage plutôt l'opinion de Félix en ce qui concerne les croyances humaines.

Il y a certains passages détendants: les devinettes d'Adrian, les moments où Lucia se compare à Rosa Montero, le passage où la chinoise vient parler à Lucia (à écouter, c'est encore plus drôle), la rencontre impromptue des parents de Lucia chez cette dernière, Félix prenant l'avantage sur les assaillants et faisant enfermer l'un par l'autre dans le placard, les fois où on confond Lucia avec sa rivale. Cette situation est à la fois drôle et assez triste, d'ailleurs, Lucia ayant inventé un personnage qu'elle n'aime pas, faisant donc mal son travail, et par conséquent n'étant pas reconnue pour cela.
Lucia nous rappelle également qu'une personne racontant son histoire peut écrire absolument ce qu'elle veut, peut mentir.
Avec le récit de Constantino et de sa femme, Lucia nous montre une autre forme de mensonge. Je n'avais encore jamais entendu ce genre d'histoires, mais je suis sûre que cela a déjà dû arriver.

Lucia ressort grandie de cette aventure. Elle a le courage de prendre sa vie en main. Elle ne mène plus la petite vie rangée qui ne lui convenait pas, et qui était un leurre, mais une autre (rangée également, mais qu'elle préfère). Elle prend plaisir à vivre.
En outre, elle trouve la force d'avoir une véritable conversation avec son père.

Je me suis un peu ennuyée lorsque Félix raconte son passé.
J'ai également trouvé l'histoire entre Lucia et Adrian trop convenue.

Malgré quelques longueurs, ce livre est à lire, car ses points positifs sont nombreux.

Éditeur: Métailié.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Bénédicte Sierra.

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jeudi, 14 juillet 2005

Le territoire des barbares, de Rosa Montero.

Le territoire des barbares L'ouvrage:
Sophia Zarzamala (dite Zarza) est le personnage principal du roman. Au début, quelqu'un lui téléphone, et lui dit "Je t'ai retrouvée". Elle s'enfuit, et petit à petit, on apprend sa vie. Il y a des flashbacks où elle se rappelle son passé (et c'est comme ça qu'on apprend qui la poursuit et pourquoi) et on la voit, dans le présent, essayant de se sortir de là. Elle a réussi à se créer une nouvelle vie, et la voilà obligée de replonger au coeur de l'enfer qu'elle a eu la chance de fuir. Dans ce chaos, Zarza tente de préserver son frère, Miguel, la seule personne pure qui ne l'a jamais trahie, le seul être qui compte vraiment. C'est pour lui qu'elle essaie de rester vivante.

Critique:
Zarza est torturée. Elle a essayé de couper les ponts avec son ancienne vie, mais ce coup de téléphone l'y replonge. L'ambiance générale du roman est sordide: entre le père sadique, le frère malsain, l'autre frère attardé... Ensuite, on se demande si Zarza ne préfère pas les eaux noires de la méchanceté, parce qu'elle rencontre un homme qui lui laisse sa chance, et elle gâche tout. Elle souille ce qu'elle touche, ceux qui l'aiment et lui font confiance. Et bien sûr, elle est accro à la Reine, à la blanche. En fait, Zarza a l'air d'osciller entre le gouffre et la lumière. C'est un personnage fascinant, qui a vécu des choses traumatisantes, des atrocités, qui a plongé très bas, qui a été jusqu'à faire sciemment le mal à ceux qui lui voulaient le plus de bien (Urbano et Miguel), et qui essaie quand même de s'en sortir, alors que ce qu'elle a vécu, et certains de ses actes pourraient lui faire abandonner la lutte. La dimension psychologique est très importante, le personnage de Zarza est très riche. Elle est tiraillée entre les deux mondes, et elle agit parfois comme la dernière des dernières, mais comment faire autrement quand on est acculé, quand on a besoin de sa dose de drogue, ou quand on ne croit plus en rien?... A l'époque de l'histoire, Zarza ne se drogue plus.

Rosa Montero écrit très bien. Elle a parfois de petites phrases très percutantes, mais aussi très sombres... Le monde qu'elle décrit est dur, et il faut avoir le coeur accroché. La réalité qu'elle nous montre nous frappe au visage, nous force à observer ce monde sans pitié, ce monde où l'horreur est toujours présente.

Ce livre m'a beaucoup plu et impressionnée.

Éditeur: Métailié.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Sylvie Délèze pour la Bibliothèque Braille Romande.

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