Le faire ou mourir

Note: Ne lisez pas la quatrième de couverture, je trouve qu'elle en dit trop.

L'ouvrage:
Damien de Carolis a bientôt seize ans. C'est un garçon hypersensible, qui réfléchit beaucoup, cherche une place qu'on ne lui accorde pas, s'efface facilement. Un jour, au lycée, la bande des skaters s'en prend à lui. C'est alors que Samy intervient. Damien est vite intégré à la bande de son sauveur. Une belle amitié naît. Mais le père du jeune garçon ne l'entend pas de cette oreille.

Critique:
Voici un livre qui pourrait paraître terriblement banal, et qui, pourtant, est tout sauf ordinaire. C'est un roman que je ne suis pas près d'oublier. L'auteur aborde certains thèmes avec finesse. Des thèmes qui, malheureusement, se retrouvent trop souvent dans la vie courante. Ils en deviennent classiques, et Claire-Lise Marguier a su les exploiter. Elle met bien sûr en garde contre un jugement hâtif quant aux apparences. Samy et ses amis ont un look différent de ce qu'on appelle la norme. Leur apparence les catalogue forcément. Certains, comme le père de Damien s'arrêtent à cela. Sans connaître Samy, la famille de notre héros le prend en grippe.
Il y a quand même un petit défaut à cette démonstration: Damien finit par se laisser pousser les cheveux et avoir un piercing à l'instar de ses camarades. Pourquoi ressent-il le besoin de leur ressembler? Et pourquoi eux-mêmes ont-ils la même apparence extérieure puisque, justement, le but du roman est de combattre les préjugés? Cela aurait eu plus de force si la bande avait été composée d'éléments disparates.

Dans le même ordre d'idées, la famille de Damien ne l'accepte pas tel qu'il est: le père le brime, croyant que c'est pour son bien; sa soeur (Céline), parce qu'elle se croit supérieure; et sa mère, par faiblesse. Ils ne cherchent pas à le comprendre, à l'accepter. Ils ne parlent de lui que pour le railler ou s'en prendre à lui. Il prend si peu d'importance qu'on raccourcit son prénom qui n'est déjà pas long. D'une manière générale, ils n'acceptent pas la différence.
Là encore, Claire-Lise Marguier dépeint bien ses personnages. Ce qu'elle dit n'est ni mièvre ni larmoyant. Le style est simple, on a l'impression que Damien (le narrateur), ne fait que constater et raconter les faits à son lecteur, lecteur qu'il apostrophe ou prend à témoin parfois.

L'auteur montre deux familles au contraste peut-être un peu exagéré: celle de Samy et celle de Damien. À travers le personnage solaire de Samy, elle éclabousse notre société faite de faux-semblants. En effet, Samy dit ce qu'il pense et écoute les autres. C'est en regard avec le comportement de Damien qui intériorise tout. La romancière montre par là les dangers du non-dit, du malentendu qu'on laisse s'installer.
Le contraste est peut-être également un peu exagéré quand on compare la famille du narrateur (qui n'est pas démonstrative) à la bande de Samy où tout le monde manifeste chaleureusement son affection. Là encore, j'aurais aimé plus de nuances au niveau de la bande qu'on dirait coulée dans le même moule.

Certains penseront peut-être que la façon d'agir de la famille du narrateur n'est pas vraisemblable. Pour moi, elle l'est. C'est d'ailleurs la partie la plus douloureusement réaliste du roman: des familles qui, pour différentes raisons, ne veulent pas voir l'un de leur membres étouffer, s'étioler, et ne veulent surtout pas admettre qu'ils en sont la cause.

L'auteur exprime une possibilité à laquelle j'ai déjà pensé, et que je trouve très belle. Damien n'est pas homosexuel, mais il tombe amoureux d'un garçon. Cela signifie que ce qui compte vraiment, c'est la personne, et pas son sexe. Cette théorie est également développée dans «Sing you home» par Vanessa qui explique en souriant que bien qu'elle soit homosexuelle, peut-être que la personne qu'elle aimera plus que tout sera un homme.

Je trouve le titre très bien choisi, car il peut être compris de différentes façons. Celle que je retiendrai est celle disant que pour Damien, il n'y a plus de solutions: il doit s'affirmer, oser être lui-même, oser s'imposer; cela devient une question de vie ou de mort.

Attention! Passez au paragraphe suivant si vous n'avez pas lu le livre.
Je suis perplexe quant à la fin. L'écrivain imagine deux scénarios possibles. Au début, j'ai pensé que Damien avait imaginé la première fin, à partir du moment où son père le surprend avec Samy, et que la seconde fin (à partir du moment où Samy et lui vont jusqu'au bout), était la vraie. Je pensais cela parce que la seconde fin était la dernière, et pour moi, le «rêve» vient avant la «réalité». Mais mon mari (qui m'a enregistré le roman) m'a fait remarquer que rien n'indiquait (tant au niveau de la police de caractères que des dires du narrateur) que l'une ou l'autre fin ait été imaginée. Le lecteur doit-il choisir? L'auteur a-t-elle glissé un indice indiquant quelle fin était celle qu'elle avait voulue? J'ai une préférence pour la seconde fin, m'étant attachée à Damien (qui mérite sa chance), à Samy, et préférant que les «gentils» soient récompensés.

Malgré mes petits reproches, je recommande vivement ce livre captivant, qui se dévore, qui fait réfléchir, écrit dans un style fluide, simple, par quelqu'un qui a su trouver les mots et les situations adéquats pour bouleverser le lecteur.

Remarque annexe:
Il y a une petite incohérence: les fautes de syntaxe sont voulues, je pense, afin de faire plus réaliste, puisque le texte est écrit par un adolescent. Pourtant, Damien avoue lui-même qu'il fait exprès de ne pas être trop fort en classe, ce qui signifie qu'il en sait davantage que ce qu'il montre. Il aurait donc été plus vraisemblable que sa narration ait été exempte d'erreurs de syntaxe, surtout de fautes si grossières.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions du Rouergue Il est sorti en librairie hier, mercredi 14 septembre.

Acheter « Le faire ou mourir » sur Amazon