Kiffer sa race

L'ouvrage:
Sabrina Asraoui a seize ans. Elle vit dans une cité d'Argenteuil, et va au lycée Romain Roland.
Son univers se fissure lorsque sa soeur, Linda, commence à agir étrangement. De plus, sa meilleure amie, Nedjma, se met à avoir des relations peu fréquentables, et à faire n'importe quoi. Enfin, il y a un nouveau dans sa classe, Alphonse Mercier. C'est également son voisin. Il se révèle travailleur et instruit. Il pourrait très facilement détrôner Sabrina de sa place de première de la classe.

Critique:
Voilà un livre sympathique. On rit, on s'émeut, on est attendri... D'une plume légère et alerte, Habiba Mahany nous plonge dans l'univers de cette lycéenne qui a de la jugeote, et porte un regard très lucide sur son entourage. Sabrina émaille son récit de remarques pertinentes, de réflexions amusantes... L'histoire est d'ailleurs contée sur un ton humoristique. Si certaines situations sont drôles (le comportement de Lamine, la découverte du secret d'Adam, le fait que l'immeuble a toute une histoire, etc), c'est aussi la façon de les exposer qui l'est.

L'auteur aborde des thèmes assez délicats: le racisme, les adolescents qui ne tentent pas de s'élever culturellement, la souffrance de peuples opprimés et déconsidérés, les différentes cultures qui ne sont pas toujours comprises...
C'est sûrement le racisme qu'elle expose de la manière la plus creusée. À travers des exemples simples et percutants, elle montre toute la bêtise du racisme. Elle montre aussi que rien n'est simple. Par exemple, sa mère, victime de racisme parce qu'elle est arabe, en fait preuve vis-à-vis des noirs. Elle serait bien en peine d'expliquer pourquoi... tout comme Yvone, la détestable voisine, qui crache sur les arabes, mais s'invite à leur gueuleton de fin de ramadan.
Sabrina, elle-même, rejette quelque peu une famille vietnamienne qu'elle n'arrive pas à cerner. Ensuite, les choses évoluent, car la jeune fille est ouverte, mais l'auteur nous montre par là à quel point nous pouvons être victimes de préjugés, même lorsqu'on tente de s'en débarrasser.

Habiba Mahany évoque avec justesse l'espèce de choc des cultures auquel sont confrontés ses personnages. Le plus frappant, c'est la manière dont les parents de Sabrina sont tiraillés entre plusieurs choses. Son père ne veut pas faire de vagues, gardant ancrée en lui l'idée que la France est un pays de Cocagne, et que tout ce qu'on voudra bien lui accorder est une bénédiction. En outre, les parents de notre héroïne restent attachés à certaines traditions, ou du moins y ont recours lorsqu'ils ne savent plus quoi faire. Pourtant, ils ne sont pas repliés sur eux-mêmes, ne s'enferment pas dans une façon de penser... sauf en ce qui concerne le racisme de la mère.

J'ai bien aimé la résolution du mystère entourant Linda. J'ai trouvé l'explication un peu grosse, mais au moins, c'était quelque chose que je ne voyais absolument pas venir.

Les personnages sont attachants. Ils ont tous un petit quelque chose qui fait qu'on veut faire un bout de chemin avec eux. Adam est sûrement celui que j'ai le moins apprécié. Il agit davantage par inconscience, par envie de faire le caïd, par bêtise.
On m'objectera que Sabrina semble parfaite. Il est vrai qu'elle n'a que quelques failles. Elle fait un peu office de sage parmi tous. Ce n'est pas très gênant, parce que le personnage est vraisemblable.

On me dira que ce livre est peut-être un peu trop optimiste. Je rétorquerai qu'on ne l'est jamais assez. Je sais que tout ne peut pas toujours se régler de manière heureuse, mais ce n'est pas uniquement ce que laisse entrevoir l'auteur. Elle quitte son lecteur sur une note positive, mais il est évident que tout n'est pas réglé. Lamine et Saphia commencent à réfléchir quant à leur attitude, mais rien ne dit que l'évolution durera. Nedjma a trouvé une solution, mais rien ne dit qu'elle sera pérenne. Quant aux situations de Linda et de Mohammed, elles sont en passe de s'arranger, mais on ne sait pas ce qui arrivera. D'autres points négatifs restent. Donc, si l'auteur est optimiste, si son héroïne a envie de croire que les générations futures sauront se débarrasser des tabous et des préjugés, elle dit également à son lecteur que les choses sont en suspens, et qu'on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve. Et puis, une fin optimiste, ça donne le sourire, et ça redonne un peu confiance. Si Habiba Mahany arrive à faire passer un message de tolérance, si elle parvient à faire réfléchir certaines personnes quant à leurs préjugés, ce sera une petite victoire.

Quant au style de l'auteur, il est fluide. Les aventures de Sabrina sont narrées dans un style relâché... totalement maîtrisé. En effet, il ne faut pas s'y tromper. Un style relâché ne signifie pas que le livre est écrit n'importe comment. D'autre part, certaines tournures et certains mots employés, sans parler de Lamine se confrontant au français correct, indiquent qu'Habiba Mahany est instruite, sait quoi dire et comment le dire.

Remarque annexe:
Dans des notes, l'auteur «traduit» certains mots d'argot. J'en connaissais certains, mais pas tous. Ces notes m'ont donc été utiles.

Éditeur: Jean-Claude Lattès.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Michelle Plançon pour l'association Valentin Haüy.

Acheter « Kiffer sa race » sur Amazon