Les désorientés

L'ouvrage:
Sur le point de mourir, Mourad appelle Adam, avec qui il était ami il y a plus de vingt ans. Malgré la brouille qui les opposa, Adam décide d'aller retrouver Mourad pour ce qui sera peut-être leur dernière rencontre. Il revient donc dans le pays de son enfance.

Critique:
C'est avec une certaine méfiance que j'ai commencé ce roman. En effet, après avoir beaucoup aimé «Le rocher de Tanios» (sauf sa fin en queue de poisson), je me suis ennuyée avec plusieurs ouvrages d'Amin Maalouf. Quant à «Les désorientés», je me suis laissée tenter par le résumé et par le fait que le livre a été enregistré par une lectrice que j'apprécie beaucoup. Je suis contente d'avoir donné une chance à ce roman.

Amin Maalouf explore la complexité d'une amitié mise à mal par une guerre pendant laquelle chacun a agi comme il lui semblait le plus opportun. Les choix des uns ne furent pas approuvés par les autres. À ce sujet, l'auteur a habilement construit son roman. Au départ, le lecteur sait seulement qu'il y a eu un gros désaccord entre Adam et Mourad. Un moment s'écoule avant que la teneur en soit révélée. C'est astucieux parce que le lecteur a le temps de se faire une opinion d'Adam et de Mourad (même si celle-ci est parcellaire). Ne sachant pas ce qui les a désunis, le lecteur est forcément en retrait, et analyse plus froidement les ressentis de chacun. Lorsque nous finissons par savoir, nous nous demandons fatalement ce que nous aurions fait à la place des uns et des autres.
D'autre part, j'ai beaucoup apprécié ce que dit Adam quant au pardon. Ce n'est pas parce qu'une personne est sur le point de mourir que cela efface ce qui fait qu'on lui en veut. J'ai d'ailleurs été un peu agacée des regrets exprimés par Albert qui n'a pas souhaité revoir sa mère.

Malgré l'Histoire, malgré les fêlures, malgré l'éloignement, la bande d'amis se retrouve toujours. Certains renouent les uns avec les autres, et retrouvent très vite la complicité d'antan. Il n'est que Mourad qui reste exclu de ce cercle.

Chaque personnage est riche, chacun s'analyse bien. Chacun d'eux nous donne une leçon de tolérance. Par exemple, j'ai eu un peu de mal (comme d'autres) à accepter la décision de Ramzi. Elle semble étrange parce que nous la voyons selon nos paramètres. Adam parvient à se mettre à la place de son ami, et à comprendre ses motivations. Là encore, j'ai apprécié sa réflexion sur la religion.

À parler religion, tolérance, cultures, modes de vie, etc, les personnages s'affrontent quelque peu quant à la politique. Je n'aime pas lorsque ces questions sont abordées, mais ici, cela ne m'a pas gênée. D'abord, ce n'est pas très long, et puis c'est habilement inséré dans l'histoire. Certaines répliques aident à mieux comprendre certains personnages.

Je trouve le titre très bien choisi: beaucoup de personnages sont à la fois perdus et privés d'orient.

Je trouve dommage qu'un livre si riche, si sage, soit gâché par une histoire de coucheries. Bien sûr, l'auteur tente de montrer cela autrement. Mais il n'en reste pas moins que deux personnages en trahissent un autre, et qu'au début, l'un d'eux parvient à obtenir l'assentiment de la personne trahie, soi-disant par désir de transparence. En fait, c'est pour se donner bonne conscience: «Je te préviens et je te demande ton avis, alors, ça va, je peux.» Et l'autre qui aime sa compagne, mais qui regrette l'occasion manquée dans sa jeunesse, et qui ne s'interroge pas à propos de ladite compagne lorsqu'il s'agit de «réparer» cette occasion manquée.
On va me dire que l'auteur ne fait que prôner une autre forme de tolérance. Il n'en est rien à partir du moment où les «traîtres» se cherchent des excuses et où le personnage trahi (n'ayant, de toute façon, pas le choix, quoiqu'en dise le personnage qui demande la permission) en souffre.

La fin ne m'a pas autant déçue que celle de «Le rocher de Tanios», mais je suis quand même restée sur ma faim. J'attendais la suite. Je trouve quelque peu déloyal de la part de l'auteur d'avoir créé une telle fin. Il l'a préparée, j'ai d'ailleurs su décrypter les indices qu'il laisse au long du roman. Cependant, elle ne m'a pas vraiment satisfaite.

Éditeur: Bernard Grasset.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Comme d'habitude, j'ai été ravie d'entendre cette lectrice qui n'est jamais monotone, et n'en fait jamais trop.
Elle a pris le partie (ainsi qu'elle l'explique dans la présentation) de prononcer Adam à la française, sauf lorsque c'est Hanum qui parle, car celle-ci explique qu'elle le prononce à l'anglaise. J'ai trouvé le choix de la lectrice judicieux. Adam lui-même explique qu'il prononce son prénom à la française, mais qu'Hanum l'a connu au temps où il le prononçait à l'anglaise.
D'autre part, Martine Moinat est une des rares personnes qui prononcent correctement le mot «moeurs». Je ne sais pas pourquoi beaucoup de gens prononcent le «s» du pluriel.

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