Auteur : Lewinsky Charles

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vendredi, 1 février 2013

Melnitz, de Charles Lewinsky.

Melnitz

Note: L'arbre généalogique de la famille Meijer est proposé. J'espère que, comme moi, vous n'en aurez pas besoin, car le lire à un moment où on connaît bien certains personnages fait qu'on apprend certaines choses, ce qui gâche quelque peu la lecture.

L'ouvrage:
1871..
La famille Meijer vit à Endingen, petit village helvétique.
Salomon est marchand de bestiaux. Il aime tendrement sa femme, Golda. Leur fille, Mimi, est capricieuse et coquette. Quant à Hannele, orpheline élevée pour servir de bonne, elle sait rester à sa place.
C'est alors que survient Janki, qui serait apparenté à la famille. Son arrivée, de nuit, la tête d'un bandage plein de sang, impressionne les Meijer. Le jeune homme est ambitieux. Il ouvre bientôt un magasin de tissu.

Critique:
Ce roman s'étend sur plusieurs générations. Il va de 1871 à 1945. En outre, il est constitué de cinq parties. Entre chacune, l'auteur fait des ellipses d'environ vingt ans (sauf entre les deux dernières où l'ellipse est de huit ans). La plupart des auteurs qui s'essaient à structurer leurs romans ainsi se fourvoient, à mon avis. En effet, leurs personnages sont bâclés, car on ne les voit que par petits tableaux successifs, par instants qui en décrivent trop peu.
Dans «Melnitz», ce n'est pas le cas. Les personnages sont assez creusés, les parties sont assez conséquentes pour que l'auteur ne se contente pas de les effleurer.

Lorsqu'une ellipse couvre un si long laps de temps, en général, l'auteur a trop de choses à résumer. En ce qui me concerne, je me sens perdue, car les changements sont trop importants.
Charles lewinsky a su éviter cela. Il résume très simplement ce qui se passe pendant les ellipses. C'est continu et fluide.

Un autre défaut de ce genre de romans est que les personnages de la dernière génération sont trop peu évoqués pour être vraiment intéressants, surtout si ceux de la génération d'avant sont très attachants. Ici, le romancier évite cet écueil, car les personnages comme Hannele et Mimi sont présents sur plusieurs parties. En outre, le lecteur rencontre la plupart des autres personnages dès la deuxième partie.

Charles Lewinsky a habilement tissé intrigues et personnages. Le lecteur s'immerge dans les époques traversées par les Meijer, leurs réactions, leurs caractères, la façon dont ils s'adaptent à ce que leur réserve la vie: ascension, mais aussi guerres. L'auteur pose un regard objectif sur les époques et les événements qu'il décrit. Il n'a pas besoin de trop en faire, il lui suffit d'énoncer les faits. Je pense surtout à ce qu'il dit des camps, de la répression des juifs...

Certains personnages sont attachants, d'autres sont agaçants... Mais la plupart du temps, ils sont en demi-teinte ce qui les rend plus réalistes. Aucun n'est parfait, mais presque tous ont un certain charisme. Hannele rêve d'être aimée, mais s'accommode de ce qu'elle a. En outre, elle sait manoeuvrer dans l'ombre lorsque c'est nécessaire.
Mimi recherche les mondanités, elle veut ce qu'elle n'a pas, et quand elle finit par l'avoir, elle ne fait pas ce qu'il faut. Mais elle ne s'aigrit pas, elle sait parfois penser aux autres. Elle évolue puisqu'elle parvient à considérer comme une amie celle dont elle est si différente.
François m'a plutôt agacée. Je pense qu'il n'évolue pas. Il a l'égoïsme de son père et l'inconséquence de sa tante.
Arthur semble enveloppé de gentillesse. Il fait certaines choses assez risquées dont je ne l'aurais pas cru capable, à cause de son extrême timidité. Un lecteur tatillon dirait que ce qu'il fait concernant Irma et sa famille est un peu gros, et qu'en plus, il ne pourrait pas s'amuser à tenter de sauver tout le monde. Soit, mais cet acte a permis qu'au moins quelques personnes soient sauvées. D'autre part, ce qu'il en ressort s'avère bénéfique sur d'autres plans.

Dans ce genre de sagas, les auteurs se sentent obligés de faire vivre de grands malheurs ou de grandes frustrations à leurs héros. Ceux-ci prennent de stupides décisions qu'ils regretteront toute leur vie. Ici, ce n'est pas le cas. Les personnages connaissent des malheurs, mais leur souffrance n'a pas la grandiloquence que je reproche à beaucoup de sagas. De plus, ils agissent au mieux, à mon avis. Ils ne se sacrifient pas, ne prennent pas de décisions terribles pour eux...

Moi qui n'aime pas les coups de foudre, celui de l'un des couples m'a plutôt fait rire. Peut-être à cause de la façon dont la demande en mariage et la réponse sont faites. Sûrement aussi parce que malgré cela, les personnages sont réalistes.

Tous ces événements se déroulent sous le regard mi-bienveillant mi-goguenard de l'oncle Melnitz, ancêtre décédé depuis plusieurs siècles. Il intervient souvent, est la conscience de certains personnages, sait appuyer là où cela fera mal. C'est lui qui dit tout ce qu'on n'ose pas dire.

Une saga historique et réaliste.

Éditeur: Bernard Grasset.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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jeudi, 12 juillet 2012

Un village sans histoires, de Charles Lewinsky.

Un village sans histoires

L'ouvrage:
Après un chagrin d'amour, le narrateur, allemand, va s'installer dans le village de Courtillon, dans la campagne française. Il observe les habitants, et finit par connaître tous les événements marquants de Courtillon.
Un jour, la belle tranquillité éclate: une adolescente, Valentine Charbonnier accuse un habitant du village de pédophilie.

Critique:
Le point fort du roman est qu'à plusieurs reprises, il télescope les points de vue. Selon la façon de voir, de raconter, les choses changent, on les voit autrement ou de manière plus complexe. J'aime beaucoup les auteurs qui font cela. Ici, c'est particulièrement pertinent. Sur plusieurs points, c'est au lecteur de décider ce qu'il veut croire. Je pense surtout à l'accusation de Valentine. Deux explications sont données, et le lecteur, qui n'aura jamais le fin mot de l'histoire, devra choisir laquelle il croira. J'ai facilement choisi, car la façon d'agir d'un personnage montre sa non-crédibilité.
Dans le même ordre d'idées, il y a toutes les suppositions que fait le narrateur au chapitre 22. En général, les auteurs font ce genre de choses pour faire du remplissage. Chez Charles Lewinsky, c'est à propos. Cela montre, encore une fois, un événement sous différents angles, et c'est passionnant.

Le narrateur reste longtemps mystérieux. Il écrit à l'absente. Il lui raconte la vie du village. Il m'a un peu fait penser au narrateur du roman «Le lion», de Joseph Kessel, qui finit par devenir le confident de la famille Bullit, chacun s'attachant à lui pour différentes raisons, chacun déversant en lui ses sentiments. À l'instar de ce narrateur, celui d'«Un village sans histoires» ne nous livre jamais son identité. Cela le rend plus flou, plus neutre. Cela va avec son envie de ne plus rien éprouver, d'être extérieur à ce qui se passe, de ne voir les événements que comme une distraction.

On apprend son histoire par petites touches. L'auteur fait cela très bien. Il dit quelque chose, et le lecteur se fait une idée. Puis il dit autre chose, et on doit revoir cette idée, y ajouter ce nouveau paramètre. À un moment, il donne un indice avant de dire ce qu'était le métier du narrateur. Cela fait que dès que le métier est évoqué, le lecteur sait ce qui est arrivé. J'ai aimé cette espèce de jeu de pistes qui ne s'enlise pas dans des lenteurs et des répétitions. Le romancier dose habilement ses éléments, il ne fait pas de remplissage, et ne s'amuse pas à faire languir le lecteur.
Concernant ce qui est arrivé au narrateur, un lecteur pervers ne pourra s'empêcher de se demander s'il raconte les choses telles qu'elles sont ou telles qu'il voudrait qu'elles soient. Je pense que non, mais je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir cette arrière-pensée, étant donné que de multiples exemples montrent l'importance de la manière dont un récit est fait, dont des événements sont vus.

Le narrateur est attachant, même si son histoire peut paraître banale. Il met son coeur à nu, même si cela lui est très difficile. D'autre part, malgré son refus (bien compréhensible), de souffrir à nouveau, il n'est pas aigri. J'ai quand même trouvé qu'il en faisait trop, à la fin. Je n'aime pas la manière dont se termine les choses. Je pense que ce n'est pas digne du narrateur, et qu'en quelque sorte, en faisant ce que souhaite Élodie, il la trahit.

L'écrivain rend très bien l'ambiance d'un petit village où tout se sait, où les commérages vont bon train, où on n'hésite pas à vilipender quelqu'un dont on n'a aucune preuve qu'il est coupable, où les rancoeurs s'exacerbent... J'ai été déçue de la manière dont les villageois «règlent» les problèmes, mais finalement, cela va très bien au village et à son atmosphère. Cela en donne une mauvaise image, mais c'est réaliste. Dans les villages campagnards, on ne trouve pas qu'entraide et petits cancans. On trouve aussi chantage, rancunes, et faux-semblants. C'est sûrement Jojo que le lecteur plaindra le plus.

Éditeur: Bernard Grasset.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anik Friedrich pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Je remercie la lectrice qui a épelé le nom de l'auteur.

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