Vous prendrez bien une tasse de thé ?

L'ouvrage:
Les habitants de l'immeuble 7 rue d'Auvergne ont chacun une histoire, une vie plus ou moins heureuse. Ernest De la Salle vit une liaison cachée (alors que rien n'y fait obstacle), avec Isabelle. Aurélie Boussac, adolescente punk, vit une liaison tout aussi secrète (et il vaudrait mieux qu'elle le reste) avec le fils d'Ernest. Quant à Francine Kennedy, octogénaire, elle n'aurait pas dû aller chercher une boîte de chocolat en poudre au magasin du coin, ce jour-là. Elle tombera par hasard sur Ben et Dora. L'immeuble où elle habite sera le théâtre d'événements aussi inattendus que soudains.

Critique:
Claude Keller signe ici un drame social: beaucoup de psychologie des personnages, une dose d'énigme, une peur diffuse, le tout assaisonné d'un brin de fantaisie. En effet, le premier tour de force de l'auteur est de raconter des événements assez choquants d'une plume mi-grave mi-légère, allant parfois jusqu'à la truculence. De ce fait, le lecteur est toujours partagé entre l'angoisse de ce qui se déroule et la façon dont c'est raconté. En outre, Claude Keller ménage quelques pauses destinées à détendre le lecteur. Par exemple, la rencontre de deux personnages se fait alors que la tension est presque palpable, et la façon dont l'un s'adresse à l'autre est assez amusante, car au plus fort de la tourmente, il n'oublie pas ses bonnes manières, et adopte un langage châtié, mêlant humour et gravité.

L'auteur n'hésite pas à intervenir dans son propre récit, en faisant de petites remarques sur les pensées des personnages ou sur lui-même. Par exemple, il reconnaît exagérer lorsqu'il décrit l'espèce de béatitude enamourée de Ben et Dora, à un moment. Ce sont des parenthèses amusantes, et dans le cas de l'exemple sus-cité, cela permet d'ôter toute mièvrerie à la chose. Il ne faut pas oublier que Ben est hypersensible, et que Dora vit ses premiers émois.

Claude Keller est psychothérapeute. C'est peut-être ce qui fait que ses personnages sont criants de vérité. Leur psychologie est bien analysée. On pourrait croire qu'il en fait trop, mais je ne pense pas. Les circonstances, le passé, le vécu peuvent pousser à agir comme le fait Ben, par exemple. Il est juste un peu perdu, il a seulement besoin d'être «cadré».
L'auteur a su prendre assez de distance pour se moquer de sa profession: Jan Lubba, au départ, se crée des problèmes où il n'y en n'a pas, et ne voient pas ceux qui existent. Ne connaissant pas vraiment sa fille, et pensant qu'elle doit avoir les problèmes qu'on rencontre chez certains adolescents, il lui imagine une prétendue anorexie... Jusqu'à ce que je le retrouve dans son élément (chez lui), je l'ai traité de fantoche. Mais il n'est jamais trop tard pour se racheter...
N'oublions pas Sigmund Freud qui parcourt ce roman en spectateur, sans trop savoir ce qu'il doit faire jusqu'à un certain moment. Entre parenthèses, je n'ai pas trop compris ce que Freud faisait là. Il n'apporte pas grand-chose à l'histoire, il est plutôt ridicule. Il y a bien un moment où il fait quelque chose, mais que ce soit lui ou un autre, cela aurait pu être fait. D'une manière générale, ce qui lui a trait m'a ennuyée. C'est les seules «lenteurs» du roman.

Pendant tout le livre, je n'ai pas pu dire si j'appréciais ou non Dora. Je comprenais son besoin de s'émanciper un peu, mais je n'arrivais pas à savoir si elle voulait juste «connaître le grand frisson» en frayant avec des personnes qui n'étaient pas de son monde (et on peut dire qu'elle va être servie...), ou bien si elle savait voir derrière les apparences. Finalement, j'ai opté pour la seconde solution. Qu'en pensez-vous?

Les personnages étant nombreux, on pourrait avoir peur de s'y perdre. Cela n'a pas été mon cas, car l'auteur prend le temps de les présenter. Il ne s'attache pas, comme d'autres, à dédier un chapitre à l'un d'eux, puis à passer à un autre dans le chapitre suivant, alors que le lecteur s'est à peine fait au premier. Il a consacré le temps qu'il fallait à chacun.

La fin me convient. Elle va bien au reste du roman. En outre, certains personnages ne réagissent pas forcément comme on aurait pu s'y attendre.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Plon.

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