Auteur : Kasischke Laura

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mercredi, 17 décembre 2014

La couronne verte, de Laura Kasischke.

La couronne verte

L'ouvrage:
Michelle, Anne, et Terry, trois lycéennes, partent pour des vacances à Cancûn. C'est là qu'elles vivront quelque chose qui changera inexorablement leur vie.

Critique:
Laura Kasischke évoque ici un thème sensible et abordé de plusieurs façons dans la littérature. Ce faisant, la romancière pose plusieurs questions. Faut-il se méfier de tout et de tous? La mère de Michelle est méfiante, mais refuse de tomber dans le travers de l'excès. Comment sait-on qu'on est assez prudent? Ici, Anne a suivi un schéma qu'elle pensait classique, immuable, et incontestable: il faut se méfier de l'inconnu plus âgé, alors qu'on peut faire confiance à des gens de notre âge vaguement aperçus auparavant. Pourquoi? Sur quoi se base-t-elle? D'autant que certains indices réfutant la première assertion ont été rapidement fournis. Tout comme les héroïnes de «Rêves de garçons», Anne emploie les conseils de prudence qu'on lui a toujours serinés à mauvais escient. Elle s'englue dans un raisonnement erroné. Cela voudrait dire que malgré la prévention, ces jeunes filles (tout au moins l'une d'elles), sont encore trop inexpérimentées pour savoir se débrouiller dans la vie.
Cependant, Anne a également agi ainsi pour de très mauvaises raisons qu'elle livre sans se chercher d'excuses: la principale était sûrement la jalousie. Michelle était ravie de sa journée, alors qu'Anne dépérissait sur place.

Si Anne est la plus fautive, Michelle n'agit pas forcément mieux. Elle pouvait ne pas suivre son amie. D'ailleurs, au début de cette journée, Anne aurait très bien pu ne pas suivre Michelle. Terry se démarque en choisissant de rester, sûre qu'elle sera mieux sur la plage. Là encore, on peut se demander pourquoi les deux jeunes filles se sont mutuellement suivies. Par amitié? Parce que ce sont des adolescentes qui n'osent pas s'affirmer, et qu'elles suivent celle qui fait preuve d'autorité à un moment donné? À travers cela, la romancière démonte subtilement certains rouages de notre société: jusqu'à quel point est-on influencé? L'âge entre-t-il en ligne de compte? La perception peut-elle être faussée par des sentiments mesquins? Ici, le manque de prudence et de discernement des deux jeunes filles est annoncé par un événement d'apparence anodine: elles oublient de se mettre de la crème solaire avant d'aller se baigner, alors que Terry y pense. Michelle va même jusqu'à se fourvoyer dans le raisonnement suivant: cette imprudence n'est pas grave, car j'ai pu voir la faune marine qui est si belle! Pourtant, elle aurait pu la voir sans attraper de coups de soleil: il suffisait qu'elle s'enduise de crème. Le résultat aurait été le même, excepté qu'elle n'aurait pas souffert.

Laura Kasischke conte une histoire qui paraît simple. On devine vite ce qui va arriver. Cependant, cela n'est pas gênant, car les événements, et la façon dont ils sont racontés analysent des comportements, tout au long du roman.
Quant à la structure, on retrouve une façon de faire chère à l'auteur: le récit d'Anne est parsemé de retours en arrière qui complètent le portrait des deux héroïnes. De plus, les chapitres alternent les points de vue des deux jeunes filles. Seulement, on peut penser que les chapitres Michelle (qui sont à la troisième personne) sont en fait des suppositions faites par Anne quant à l'état d'esprit de son amie.

Pendant ma lecture, j'avoue avoir trouvé Anne agaçante. Cependant, elle n'inspire pas la répugnance qu'inspire la narratrice de «Rêves de garçons». J'évoque encore ce roman, car certaines choses m'y ont fait penser. On dirait que la romancière a pris un thème qu'elle a décliné en deux romans distincts.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce roman empreint d'une atmosphère étrange: légère puis de plus en plus oppressante, impression renforcée par l'image de l'oiseau présente du début à la fin.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Françoise Dufour pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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lundi, 22 septembre 2014

Un oiseau blanc dans le blizzard, de Laura Kasischke.

Un oiseau blanc dans le blizzard

L'ouvrage:
Janvier 1986: Êve Connors, mère de famille disparaît. Puis, elle téléphone à son mari pour dire qu'elle ne reviendra jamais. Sa fille, Cat, raconte l'après.

Critique:
Ce roman ne fait pas partie de mes coups de coeur. Après avoir été enthousiasmée par trois autres écrits de Laura Kasischke, j'ai été déçue par «Un oiseau blanc dans le blizzard». Certes, on retrouve la façon de faire de l'auteur. Elle mêle passé et présent, au gré du récit et des souvenirs de la narratrice. Elle plante un décor, distille une ambiance. Cependant, j'ai trouvé les personnages inconsistants. Qu'aucun ne soit sympathique n'est pas un problème: ceux de «Rêves de garçons» ne l'étaient pas. Par contre, aucun n'a ce charisme, cette présence qui font que je ne suis pas trop dépaysée si aucun personnage ne me plaît.

Quant à l'ambiance, elle ne m'a pas autant fascinée que dans les autres romans d'elle que j'ai lus. Qu'elle soit détestable n'est pas un problème, étant donné qu'elle l'est dans au moins deux autres romans, et qu'ils m'ont plu. Pour moi, elle est exempte de cet envoûtement que j'ai trouvé par ailleurs chez cette romancière.
Il y a beaucoup d'images morbides, ce qui ne m'a pas gênée dans «Rêves de garçons». Ici, j'ai trouvé que l'auteur en faisait trop. On comprend très bien pourquoi elle le fait, mais c'est exagéré.

La romancière installe certains éléments: les choses étaient ainsi, nous dit-elle. Entre ces faits, elle donne de petits indices qui peuvent être interprétés de multiples manières. Puis elle opère un glissement. Tout cela suit l'évolution de la narratrice. Là encore, on retrouve la patte de Laura Kasischke. Néanmoins, j'ai trouvé tout cela beaucoup trop lent.

Les choses étant vues par Cat, il est logique que le lecteur ait un point de vue restreint. On se doute qu'il faut garder un regard extérieur lorsque l'adolescente explique qu'à son travail, son père est perçu autrement que chez lui. D'autre part, Cat énonce certains clichés. Celui qui m'a le plus marquée et fait rire est sûrement celui sur la mère de Phil. Elle est aveugle, alors, forcément, elle ne sait pas faire ceci ou cela. Il doit être étrange de l'embrasser, le père de Phil a fait quelque chose de grand en l'épousant, etc. Cat n'est pas stupide, mais sa tête fourmille de clichés et de préjugés qui... l'aveuglent. Elle s'en rend d'ailleurs compte. La cécité de la mère de Phil fait partie de tous ces éléments que le lecteur devra, petit à petit, placer dans le puzzle qu'est le récit de Cat. C'est en cela que les romans de Laura Kasischke sont riches: elle donne des éléments qui sont à comprendre à plusieurs niveaux. C'est ce qui rattrape un peu ce roman à mes yeux. Il est également une critique féroce d'une certaine société, d'une façon de vivre, d'une manière étriquée de penser: Laura Kasischke ne cesse de la mettre en avant en en montrant l'absurdité par de multiples exemples bien choisis.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Philippe Lachaud pour le GIAA
Cette lectrice est la seule, parmi les lecteurs que j'ai entendus, qui prononce correctement le nom de l'écrivain. En outre, elle fait partie des rares lecteurs qui prennent bien le temps de lire le nom de l'éditeur: «Bourgois» ne contient pas de «e». Certains lecteurs prononcent «bourgeois».

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mercredi, 30 juillet 2014

Rêves de garçons, de Laura Kasischke.

Rêves de garçons

L'ouvrage:
Cet été-là, Christie le passe dans un camp de pom-pom girls. Un jour, lasses du quotidien de la colonie, Desree, une autre Christie et elle s'en vont en douce pour l'après-midi. Leur idée est d'aller se baigner dans le lac des amants. Sur le trajet, elles croisent un vieux break à bord duquel se trouvent des garçons. Elles sont loin de soupçonner l'impact de cette rencontre.

Critique:
Là encore, Laura Kasischke s'y entend pour distiller une ambiance particulière. Ici, elle est à la fois tendue et insouciante. On retrouve un parfum de gothique: des choses effrayantes (inventées, rêvées ou non) se passent la nuit. Christie évoque certaines peurs d'enfance qui sont également nocturnes. Enfin, sa grand-mère craignait le peuple de l'ombre.
D'autre part, l'héroïne mêle, au récit de cet été-là, des anecdotes de son passé qui font que le lecteur apprend à la connaître ainsi que son amie Desree. La narratrice est vue par les autres comme quelqu'un de gentil. En effet, elle est souriante, elle ne supporte pas l'évocation même d'une dissection, semble serviable... Cependant, on découvre vite que sa peur morbide de tout ce qui a trait à la mort de vient pas d'une empathie quelconque. Elle ne supporte pas l'idée de devoir voir du sang ou autre chose de ce genre, mais n'a aucune compassion pour celui qui souffre. Quant à son sourire de petite fille parfaite, il est mécanique.
Si Desree est tout aussi détestable, si elle le cache bien par de l'hypocrisie, elle est tout de même plus facile à cerner pour ceux qui l'entourent.
C'est ainsi que Laura Kasischke s'applique à démonter les rouages de cette société d'adolescents. De manière implacable, usant d'exemples et de mots percutants, elle montre jusqu'où vont l'artifice, l'égoïsme, l'indifférence. Même lorsqu'il semble y avoir de l'amitié, les relations sont fausses. En effet, Christie et Desree sont très amies, mais cela ne transparaît pas vraiment. Elles n'ont pas souvent l'air amical l'une envers l'autre, sauf peut-être lors de l'épisode du short taché. Par ailleurs, elles n'aiment pas l'autre Christie, mais l'emmènent lors de leur excursion.
De plus, elles sont assez superficielles pour se monter la tête sans savoir. Elles appliquent à mauvais escient le conseil comme quoi il ne faut pas frayer avec des inconnus.

Là encore, je pense que les retours en arrière sont bien utilisés. Je n'aime pas cette structure, mais ici, elle donne de la force au roman. Cela donne, bien sûr, une impression de fouillis, mais cela renforce cette tension, créée par petites touches, par de petites phrases ou des épisodes qui, isolés, n'auraient peut-être pas l'air si terribles. De plus, Christie raconte tout cela d'une manière presque détachée. Bien entendu, lorsqu'elle évoque une chose peu reluisante qu'elle a faite, elle se trouve des excuses, des justifications qui sont parfaitement valables à ses yeux, et assure que tout le monde agirait comme elle.

En outre, agrémenter son histoire de souvenirs épars permet à Christie de retarder le récit des faits qui sont le point culminant de l'intrigue. Tout au long du roman, le lecteur est préparé par ce qu'il devine de la personnalité de la narratrice. Je n'ai donc pas été surprise de lire comment Christie et les autres avaient réagi lorsque leurs actes ont eu une portée bien plus grande que les mauvaises actions appartenant au passé de l'héroïne.

La toute fin peut paraître spectaculaire. Pourtant, elle est préparée, surtout lorsque Christie raconte qu'elle a toujours été persuadée que la mort, c'était pour les autres. Si certains tentent de ressentir de l'empathie tout en sachant qu'ils ne pourront jamais totalement comprendre une douleur qu'ils n'ont pas vécue, Christie est trop confinée en elle-même pour en être capable. C'est là que la toute fin prend sens. Elle aurait été bien moins percutante si la narratrice n'avait pas eu cette personnalité.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Laurence Lévesque pour l'INCA

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lundi, 30 juin 2014

Esprit d'hiver, de Laura Kasischke.

Esprit d'hiver

L'ouvrage:
Ce matin-là, Holly s'éveille avec une certitude: «Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.» Elle veut prendre le temps d'y réfléchir, de l'écrire, mais ce n'est pas le moment. C'est Noël, son mari (Eric) doit aller chercher ses parents à l'aéroport, d'autres membres de la famille et des amis vont venir. Holly doit commencer à préparer le repas.
Après le départ d'Eric, il se met à neiger en abondance. Cette journée va se transformer en un tête-à-tête entre Holly et sa fille, Tatiana, quinze ans, adoptée en Russie treize ans plus tôt.

Critique:
Ce roman est un coup de coeur, à l'instar de «En un monde parfait». Laura Kasischke fait partie de ces auteurs qui peuvent vous raconter une histoire qui, au final, s'avère banale, mais qui revêt un charme et une importance particuliers. À la fois fasciné et effrayé, le lecteur se laissera prendre par l'atmosphère particulière que distille si bien la romancière. Ici, dès le départ, on sait que quelque chose ne va pas. À mesure que la journée est racontée, la tension monte, alimentée par des incidents qui semblent ridicules: le coup de fil qu'on n'arrive à relier à rien et qui, pourtant, est bien destiné à Holly, les accès de colère de Tatiana (qui sont pourtant expliqués par le fait qu'elle est dans une phase de révolte), le téléphone qui, à cause d'une maladresse, se retrouve à l'autre bout de la pièce entraînant et brisant des verres sur son passage. Ce genre d'incidents semble anodin. Mis bout à bout et associés à cet étrange malaise ressenti à cause de ce «quelque chose» d'indéfinissable qui a suivi Eric et Holly depuis la Russie, une espèce de lent étouffement s'installe. Le piège se referme inexorablement, mais sur qui? La tension teintée de frayeur vient du fait qu'on ne sait pas trop d'où arrive le danger et qui est réellement menacé.

À un moment, j'ai cru que Laura Kasischke bifurquerait vers le fantastique. Tous les ingrédients étaient là: Tatiana vient d'un pays slave, son prénom fut entouré de superstition par les infirmières de l'orphelinat, Holly sent «quelque chose» qui semble maléfique... Mais une scène bien précise m'a fait sérieusement envisager le fantastique. L'auteur a fait les choses intelligemment, mais je pense quand même que j'aurais été déçue si cela s'était terminé ainsi. Cela n'aurait pas fait de ce roman un mauvais livre, mais j'aurais trouvé cela facile. La romancière a laissé quelques indices que le lecteur pouvait interpréter ainsi, mais il y avait d'autres pistes. Tout au long du roman, je me suis demandé quelle direction prendrait cette journée en forme de parenthèse. J'ai pensé à du fantastique, mais les choses peuvent être vues sous différents angles. C'est là toute la force de ce roman.

Le téléphone portable de Holly prend une certaine importance: sujet de discorde, passerelle de réconciliation, réceptacle d'un appel dont on ne comprend pas l'objet, son éclairage est même source d'un désagrément que Holly ne parvient pas à exprimer, et qui engendre un malentendu. Cet objet censé faciliter la communication en montre toute l'impossibilité entre Holly et Tatiana.

Tout en pressentant une chute, je ne l'ai pas devinée. Elle n'est ni incohérente ni bâclée. La romancière la prépare, la balise, elle devient inévitable.

Laura Kasischke fait également partie de ces auteurs qui usent à bon escient du retour en arrière. Tant d'auteurs en abusent, créant des histoires et du suspense artificiels. Ici, toutes les pièces s'insèrent parfaitement à la place choisie par l'auteur. Les retours en arrière ne sont pas des défauts de structure: ils révèlent, au contraire, une oeuvre travaillée, ils tombent à point nommé, le louvoiement entre le passé et le présent est fluide. Il en va de même du style de la romancière: fluide, d'une simplicité révélant que les phrases ont été pensées et soigneusement pesées, parfois poétique, jamais alambiqué ou pompeux.

Les personnages sont charismatiques. Tatiana est un peu déroutante. Elle agit parfois en adolescente rebelle, mais parfois, elle semble plus raisonnable que Holly.
Celle-ci est agaçante. Elle est à fleur de peau. Elle souhaite des choses pour sa fille, mais n'emploie pas forcément les bons moyens. Elle se sent rejetée parce que des gens auxquels elle ne tient pas plus que ça ne peuvent pas venir... Bref, j'ai eu du mal à cerner ce personnage. Bien sûr, tout est expliqué au fur et à mesure de l'intrigue, et à la fin.

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On apprend que c'est la voisine qui a fait remarquer à Holly que Tatiana avait les ongles et les lèvres bleus. Sachant qu'Holly est en plein déni depuis qu'elle a ouvert la porte interdite, on comprend qu'elle ait sciemment mis cela de côté, mais il est un peu gros qu'Eric n'ait rien vu. Ou bien, rien n'a préparé l'infarctus de Tatiana, et même l'histoire de la visite d'Holly dans la pièce interdite est fausse, ainsi que l'échange...

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, mais je dévoilerais des pans clés de cet excellent roman psychologique.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacqueline Duperret pour la Bibliothèque Sonore Romande.

L'auteur est anglophone. J'ai cinq livres d'elle, chacun lu par cinq lectrices différentes. Quatre lectrices sur cinq prononcent son nom Kasischké. Or, le «é» n'existe pas en anglais, hormis dans des mots qui viennent du français. Je ne comprends donc pas pourquoi les lectrices tiennent absolument à le dire ainsi. Si elles veulent le dire à l'anglaise, leur prononciation est erronée. De toute façon, il serait ridicule (à mon avis) de le prononcer à l'anglaise dans un texte dit en français: cela se dit «Keusischki». Je trouve dommage que ces lectrices aient cherché compliqué, alors qu'il suffit de le prononcer comme il s'écrit en terminant par un «e» muet. C'est d'ailleurs ainsi que le prononce la cinquième lectrice.

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lundi, 2 juin 2014

En un monde parfait, de Laura Kasischke.

En un monde parfait

L'ouvrage:
Giselle a trente-deux ans, est hôtesse de l'air, et ne pense pas vraiment au mariage. C'est alors qu'un pilote (Mark Dorn) fait attention à elle. Bientôt, leur mariage est décidé. Mark a trois enfants d'une première union, les choses risquent de ne pas être simples.
D'autre part, un étrange virus (appelé la grippe de Phénix, parce qu'il a d'abord été repéré dans cette ville) commence à sévir un peu partout.

Critique:
J'ai aimé ce roman qui montre des gens confrontés à d'autres, à eux-mêmes, mais aussi à une «catastrophe» dont ils ne peuvent prévoir les retombées. En effet, c'est à la fois le vécu et l'imminence du danger qui fait qu'un glissement subtil s'opérera dans le caractère de certains. Au départ, cela commence comme un conte aux codes inversés puisque c'est la «marâtre» qui est martyrisée par les enfants (au moins deux sur trois). D'autant que Giselle est quelqu'un d'assez gentil.
Ensuite, on ne sait pas trop où ira l'auteur. Cela m'a plu. Je n'aime pas que les choses soient trop balisées.
Le thème du conte revient tout au long du roman et devient comme un symbole. Giselle en raconte à Sam, et ils se terminent tous bien. Cela pousse le lecteur à faire le parallèle avec ce qui est décrit ici. D'autre part, le motif de la chaussure (celle que Marc remet au pied de Giselle, celle que Sarah perd) rappelle Cendrillon. Propulsé dans la réalité, le conte donne un tout autre résultat...

Parfois, la douce et tendre Giselle peut être agaçante. Cependant, elle se remet en question, et on peut comprendre sa réserve. Laura Kasischke n'épargne pas vraiment son héroïne qu'elle met à l'épreuve par divers moyens. Elle exerce sur elle (et les autres) une espèce de darwinisme. L'adaptabilité de Giselle montre que les êtres fragiles et qu'on pense faibles ne sont pas forcément toujours vaincus, ils peuvent trouver en eux la ressource nécessaire.

Sam est sûrement le personnage qui touchera le plus. Gentil sans être niais, généreux, plein de vie et d'entrain, il est une note d'espoir dans ce monde où on finit par ne plus trop s'y retrouver.

L'auteur prend le temps de planter le décor et de camper les personnages. Elle les montre dans diverses situations. Cela fait qu'on les connaît assez bien pour ne pas être surpris de leur réaction, par la suite. Par exemple, je me suis très vite doutée qu'un personnage n'était pas net, et ce qu'il fait au moment où cela se gâte ne m'a pas surprise.

Certaines choses se font écho dans les «deux différentes vies» (si je puis le tourner ainsi) que mènent nos protagonistes. Par exemple, Laura Kasischke nous décrit deux Noël différents qu'on ne pourra s'empêcher de comparer. C'est peut-être là qu'on se rend vraiment compte que la tension est omniprésente de deux manières différentes. Dans «la première vie», les personnages ont des préoccupations futiles, et certains ne cherchent qu'à en blesser d'autres. Dans la seconde, s'il y a tension, le lecteur ne prend plus parti pour l'un contre l'autre, car les choses ont changé. Certains se mettent à nu, et la tension vient du fait qu'on ne sait pas comment cela va se terminer.

Ce roman m'a rappelé «L'âge des miracles», d'abord parce que le virus a des effets qui rappellent ceux du «ralentissement» évoqué par Karen Thompson Walker. En outre, ce dysfonctionnement permet aux deux romancières de montrer comment les gens y réagissent. Dans «En un monde parfait», certains ont tout un tas d'idées arrêtées sur les causes, les conséquences, ce qu'il faut faire, etc.
Comme dans «L'âge des miracles», la fin est incertaine, tout en étant quelque peu prévisible. On voit mal comment elle pourrait être autre.

J'ai aimé la manière subtile et intelligente dont Laura Kasischke fait évoluer histoire et personnages, le tout dans un style fluide qui ne s'embarrasse ni de fioritures inutiles ni de mièvreries.

Éditeur: Christian Bourgois.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Arabelle Violo Kotzinian pour la Bibliothèque Braille Romande.
La lectrice a une voix douce et agréable, elle met le ton approprié. Parfois, elle fait un peu trop de blancs, mais cette «critique» est du pinaillage. Je la réentendrai avec plaisir.

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