Le proscrit

L'ouvrage:
1947, Waterford, petit village anglais.
À dix ans, Lewis Aldridge assiste, impuissant, à la noyade d'Elizabeth, sa mère. Peu de temps après, Gilbert, son père, se remarie avec Alice. Personne ne semble prendre la mesure de la peine de Lewis. Le garçonnet devra grandir en comptant exclusivement sur lui-même. C'est alors qu'il ressent le besoin de se faire mal.

Critique:
Voilà un roman puissant qui décrit comment un enfant peut en arriver à commettre des actes répréhensibles. Je suis la première à dire que nous avons tous nos problèmes, et qu'on ne peut pas excuser une personne parce qu'elle a vécu ceci ou cela. Lewis lui-même refuse d'imputer ses actes à la mort de sa mère. C'est bien plus complexe. Le fait qu'il se cherche et se conduise mal vient du rejet qu''il a connu au moment du drame. À ce sujet, Gilbert est inexcusable. Il a voulu appliquer sa manière de réagir à Lewis, refusant de voir que personne n'a la même sensibilité, que personne n'aura les mêmes réactions selon un fait donné. C'était Gilbert l'adulte, il devait donc prendre sur lui, et trouver la force nécessaire pour que Lewis s'en sorte. Idée renforcée par le fait qu'il était son père, et devait assumer son rôle. Or, il ne ressent qu’écœurement et colère envers son fils. On peut comprendre pourquoi Gilbert gère sa souffrance ainsi, mais il est inacceptable qu'il ait abandonné, voire enfoncé son fils. En outre, Gilbert est néfaste pour ses compagnes. Chacune de ses femmes finit par tâter un peu trop de la bouteille...

Alice est plus complexe: elle sait parfaitement ce qui ne va pas, mais s'apitoie trop sur elle-même pour avoir la force et le courage de faire quelque chose. Elle parvient à faire taire sa culpabilité en alignant les excuses les plus vaseuses qui soit, mais finalement, elle ne se convainc pas de leur légitimité. C'est un personnage intéressant: elle ne peut concilier ce qu'elle est et ce qu'elle voudrait être. Elle se concentre trop sur des futilités, sûre que cela aidera sa famille à s'en sortir. Son désir forcené d'avoir un enfant n'est-il pas une autre forme de rejet de Lewis?

Elizabeth était quelque peu marginale. Elle réfléchissait davantage que certains. Même Alice s'est permis de critiquer le fait qu'elle n'avait pas pris de nounou pour Lewis. Quel besoin en aurait-elle eu? Elle ne faisait pas «ce qui se faisait», elle était donc appréciée, mais pas forcément comprise. Elle préférait la compagnie des enfants qui ne s'encombraient pas de considérations stupides et de barrières infranchissables.
Dans le même ordre d'idées, Lewis était critiqué (notamment par Hilary et Claire après une bagarre), mais les villageois n'y voient qu'un ragot facile à se mettre sous la dent. On voit bien l'attitude odieuse de ces personnes qui ne balaient pas devant leur porte (surtout Claire), Et qui se délectent du mal qu'elles disent, trop contentes que ce ne soient pas leurs enfant qui agissent ainsi.

L'auteur met en regard deux situations de souffrance différentes: Lewis est délaissé, Kit est frappée, et on lui préfère sa soeur. Tous deux vivent aux côtés de gens qui ne les voient pas, qui refusent de les aider. C'est eux les plus «normaux» du livre. Ils apprennent assez durement qu'on ne peut compter que sur soi-même.
À côté de cela, Tamsin est choyée, et devient une peste. Son intérêt pour Lewis est de ceux qu'on éprouve pour de la télé réalité. L'insensible garce recherche des sensations fortes, et se moque bien de ce que ressentent ceux qu'elle utilise, ceux qui souffrent à côté d'elle.
On dirait que l'auteur tente de dire qu'un enfant trop choyé deviendra fatalement mauvais, alors que quelqu'un qui a souffert sera humble. Cette «catégorisation» est un peu dommage, mais c'est un reproche mineur par rapport à la justesse et à la profondeur du roman.

Je trouve regrettable que le livre commence par un prologue qui nous en dit trop sur les événements passés. Bien sûr, on ne sait pas comment sont arrivés certains faits, mais on sait qu'ils sont arrivés, ce qui gâche quelque peu la lecture.
Par ailleurs, il y a quelques ellipses. D'habitude, je n'aime pas cela, mais dans «Le proscrit», elles sont assez courtes et étalées pour être utiles et non dérangeantes.

Éditeur: Buchet-Chastel.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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