Nos jours heureux

L'ouvrage:
Yujeong a trente ans. Elle a fait plusieurs tentatives de suicide. Sa tante Monica, qui est religieuse, lui demande alors de l'accompagner dans ses visites aux condamnés à mort.

Critique:
À lire le résumé, on a l'impression que Yujeong (qui est également la narratrice d'une grande partie du récit) a été élevée dans du coton, qu'elle n'a pas de vrais problèmes, qu'elle se paie le luxe de faire une dépression par ennui, et que sa tante veut lui montrer d'autres réalités en la confrontant au monde carcéral. Cependant, tout est bien plus complexe. La jeune femme est très loin de se lamenter pour rien. Il n'en reste pas moins que ces visites vont lui montrer autre chose, et qu'elle en sera bouleversée. En effet, ce monde est très loin de ce qu'elle côtoie tous les jours.

D'autre part, elle se surprendra à éprouver de la compassion pour un triple-meurtrier. L'auteur met d'ailleurs en parallèle la souffrance de la narratrice et celle de Yunsu. Comment comparer la bataille de tous les instants menée par Yunsu pour avoir une vie décente, pour ne pas être broyé, et la détresse sourde, oppressante de Yujeong? Ce n'est pas comparable, et ces deux détresses sont à prendre en compte. Si Yunsu fut frappé et abandonné par ses parents, s'il dut apprendre à ne compter que sur lui-même et à rendre coup pour coup, l'héroïne a dû apprendre à vivre avec ceux qui l'ont abandonnée moralement.

L'auteur ne dit jamais que Yunsu a mal tourné à cause d'une vie qui fut désastreuse dès le départ. Bien sûr, on s'en doute. Mais là encore, tout est plus complexe. Le lecteur se surprendra à penser qu'à la place du jeune homme, il aurait probablement mal tourné. Certains ne comprendront peut-être pas pourquoi il n'a pas agi différemment dans certaines situations. peut-être y aurait-il gagné. Certes, mais sa psychologie est si bien analysée, on se mettra si facilement à sa place, qu'on comprendra aisément qu'il n'ait pas pu faire autrement.

Nuançant encore ses propos, Gong Ji-Young évoque le thème du pardon. Elle ne dit pas qu'il faut absolument pardonner. En effet, trois personnes s'y essaient. L'une m'y parvient pas, l'autre le fait pour de mauvaises raisons et n'y parvient pas mieux (d'autant qu'elle est incomprise et repoussée), et la dernière semble y trouver la paix. Mais ce personnage agit ainsi à cause de circonstances très particulières.

Si Monica et d'autres essaient d'apporter aide et réconfort aux condamnés, la romancière ne montre pas un monde où tous ceux qui font cela sont sincères. Elle donne, avec finesse et sensibilité, plusieurs exemples de la manière dont se conduisent les uns et les autres.

Un roman à fleur de peau, qui pose pertinemment certaines questions, qui fait réfléchir.

Éditeur: Philippe Picquier.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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