La beauté du diable

L'ouvrage:
Une japonaise raconte son histoire. Elle a épousé, très jeune, le premier homme qui s'est intéressé à elle, de peur de ne pouvoir en avoir d'autres. Ce choix déterminera la direction que prendra sa vie.

Critique:
Cette héroïne qui se met à nu et qui passe par plusieurs phases, à la fois contradictoires et complémentaires, ne manquera pas d'interpeller le lecteur. Qu'on l'apprécie, qu'on la vilipende, qu'on la comprenne, qu'on la trouve insensée, on ne pourra lui être indifférent.

On sent très vite que son mariage lui apportera de la frustration. À ce stade, on pourrait dire que tout est trop balisé et donc sans surprise. Une Emma Bovary contemporaine: trop classique. Certes, mais Radhika Jha a plus d'un tour dans sa manche. Si son héroïne se révèle insatisfaite et cristallise ses frustrations dans un besoin compulsif que vous découvrirez en lisant le roman, et qui devient une addiction, son histoire est loin de s'arrêter là. Reconnaissant ses faiblesse, mais ne parvenant pas à les corriger seule, notre héroïne connaîtra un parcours qui la fera réfléchir.
La romancière a l'art de raconter. Chaque situation est très bien dépeinte. On n'a aucun mal à imaginer les affres par lesquels passe la narratrice, et il est impossible de la rejeter en bloc, malgré son égoïsme et le fait qu'elle aille très loin dans un engrenage qui ne la laissera pas intacte.

La jeune femme a une amie: Tomoko. Elle aussi a un certain charisme. Pourtant, je l'ai trouvée plus manichéenne que l'héroïne. Elle se paie le luxe de ne pas aimer sa vie, mais ne fait pas grand-chose pour en changer. Elle aussi est dans un engrenage, mais il semble qu'elle soit plus passive que son amie. On pourra m'objecter que Tomoko n'étant pas le sujet du roman, elle est moins creusée que son amie. En effet, beaucoup moins de choses sont expliquées à propos d'elle. Peut-être aurais-je compris ses motivations si je les avais connues... En outre, ce personnage ne m'a pas déplu. J'aurais simplement aimé en savoir plus.

Pour moi, Radhika Jha a créé une machine bien huilée, sans anicroches, jusqu'au moment de ce que j'appelle les incohérences. J'en ai trouvé deux, et à mes yeux, elles gâchent un peu l'ensemble, d'autant que je pense qu'elles auraient pu être évitées. Cependant, on peut voir la deuxième sous un autre angle, et alors, elle donne une piste intéressante quant à l'héroïne au lieu d'être une incohérence.

Afficher Attention: je dévoile des événements ayant lieu vers la fin du roman.Masquer Attention: je dévoile des événements ayant lieu vers la fin du roman.

Lorsque le mari de la narratrice la laisse avec la sage vieille dame, il explique cela en disant qu'il doit repartir très vite. Or, depuis le début du séjour, il ne cesse de répéter qu'ils ont le temps, que le voyage durera aussi longtemps que le souhaitera sa femme. Il suffisait qu'il dise qu'il devait partir parce qu'il avait eu un appel urgent de son travail... Bien sûr, l'héroïne et le lecteur savent que le but était que la jeune femme reste seule avec le couple âgé, afin qu'elle se ressource et fasse la part des choses, mais cela aurait pu être mieux amené.

La deuxième incohérence, c'est la manière dont le mari de l'héroïne a appris qu'elle se prostituait. Il aurait été très simple que ce soit Crocodile qui le lui dise par vengeance. C'était préparé. Or, l'héroïne est persuadée que c'est la mère de son mari qui le lui a dit par jalousie. Soit, mais comment l'a-t-elle appris? Le mari de la narratrice ne disant jamais comment il a appris la chose, on peut supposer que c'est Crocodile qui le lui a dit, et que l'héroïne rejette la faute sur celle qu'elle n'aime pas. Cela annulerait ce que j'appelle la seconde incohérence.

Enfin, je n'ai pas compris pourquoi l'héroïne tenait tant à ce que le dépositaire de son histoire meure. Elle s'en explique, mais c'est un peu flou. Serait-elle devenue folle après tant d'événements choquants?

Un roman captivant, une réflexion sur nos choix et leurs conséquences.

Éditeur: Philippe Picquier.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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