La caravelle liberté

L'ouvrage:
Martinique, 1793. Ruth de Fronsac tente de maintenir la plantation qu'elle héritera de son grand-père. Elle dirige tout d'une main de fer, mais doit compter avec les caprices du vieil homme (qui perd peu à peu la raison), et les fantômes d'Iris et Mardoché qui planent au-dessus de la plantation.

C'est alors qu'on apprend aux colons que les Anglais seraient intéressés par la Martinique.

Critique:
Voilà un livre bien écrit, et dont l'intrigue mêle habilement l'histoire d'une famille à l'Histoire. Si le livre évoque un pan de l'Histoire assez connu, les faits rapportés ici le sont peut-être moins. Je ne savais pas, pour ma part, que la Martinique avait intéressé les Anglais.
L'intrigue ne souffre pas de longueurs. Il n'y a pas, à proprement parler, de rebondissements. L'auteur est très centrée sur ses personnages, et met quelque peu les événements à leur service. Ils lui servent à décrire savamment la psychologie des protagonistes du roman.

Le personnage le plus complexe est sûrement celui de Ruth. Tiraillée entre plusieurs forces contraires et idéaux, elle a bien du mal à concilier aspirations,devoir, orgueil... Sa relation avec son grand-père est très réaliste. Ils s'aiment, mais se déchirent au gré des caprices de celui-ci, et également lorsqu'il n'hésite pas à lui rappeler qu'elle n'arrive pas à la cheville d'Iris. Iris qu'il magnifie, dans le souvenir de laquelle il vit, dans l'ombre de laquelle il force Ruth à vivre.

Ruth est atypique: elle vit avec son temps, mais a également des idées avant-gardistes, tant au niveau de la façon de gérer la plantation qu'au niveau de ses relations avec les esclaves. Elle les respecte, même si, parfois, des crises de rage et d'autorité font qu'elle rabaisse sa fidèle servante et son amant. Elle se débat entre le monde libre qu'elle souhaite, et les contraintes oppressantes de la colonisation, et les castes qu'elle a engendrées.
Cela est également illustré par la relation compliquée qu'elle a avec Raphaël. Elle l'aime, a besoin de lui, mais ne parvient pas toujours à le traiter en égal.

Si le lecteur comprend ce qui torture Ruth, il blâmera sa sottise dans l'affaire Lou et Thomas. Comment Ruth si clairvoyante, si avisée, a-t-elle pu se comporter aussi légèrement? Pourquoi s'entiche-t-elle de Thomas au premier regard? Cela fait qu'elle perd beaucoup de sa superbe. Par cet attachement irraisonné, elle illustre le cliché de la femme en mal d'enfants. Elle se banalise en montrant qu'elle a besoin d'un enfant pour être totalement épanouie, et en jetant son dévolu sur le premier venu.
Je n'ai pas vraiment apprécié Thomas parce que je n'ai pas pu le cerner. Il est jeune, certes, et ballotté entre Lou et Ruth. Mais je n'ai pas trouvé ce que j'ai vu digne d'intérêt. Il ne sait que réclamer, et quand Ruth tombe en disgrâce, il lui tourne le dos aussi promptement qu'il l'aurait fait à un insecte. Ruth a l'air ridicule: elle se laisse attendrir par un câlin, sans remarquer que le fils est aussi intéressé que la mère.
J'ai également trouvé exaspérant que Ruth se mette à croire en Dieu parce que Thomas a guéri après une prière. En gros, Thomas la rend stupide...

Concernant Lou, Ruth est également très légère. Au départ, elle apprend à quoi s'en tenir, et le lecteur pense qu'elle en a tiré une leçon. Cependant, elle finit par faire confiance à Lou, et lui confie beaucoup de choses. Croit-elle qu'une personne change parce que la personne en face le souhaite?
Lou est peut-être un peu caricaturale, mais cela ne m'a pas vraiment dérangée. Il est vrai que je l'ai plus méprisée que détestée.

Le personnage de Lucas est intéressant. Je ne partage pas certaines de ses idées. Il pense que Dieu existe, et que s'il s'auto-flagelle assez longtemps, Dieu lui pardonnera sa lâcheté. Je trouve que c'est juste une excuse pour ne pas admettre qu'à un moment de sa vie, on a été faible. C'est humain. J'aurais trouvé plus franc que Lucas dise qu'il vivra toujours avec ce souvenir peu glorieux plutôt qu'il se cache derrière Dieu.
J'ai pensé que ce qu'il faisait à la fin l'enferrait. Je ne trouve pas que ce soit un acte de courage ou de bravoure, mais quelque chose d'idiot: il tente de racheter sa lâcheté en s'infligeant un autre supplice. Pour moi, c'est une lâcheté supplémentaire, car il ne peut pas tout simplement vivre avec, et admettre qu'il a mal agi. Non, il faut qu'il se flagelle de plus en plus, avec, telle une obsession, cette ambition d'être pardonné par Dieu.
À côté de cela, Lucas est appréciable: il fait bien son travail, et ose tenir tête à Ruth quand il pense qu'elle se fourvoie.

Je suis restée sur ma faim. En effet, à la fin, on sait ce qui s'est passé du point de vue politique. Quant au reste, la vie privée de Ruth, on ne peut que le supposer. On ne sait pas, par exemple, comment tourne Thomas, ni ce qu'il en sera exactement de la relation entre Ruth et Raphaël, même si, pour ce dernier point, on imagine certaines choses.

Éditeur: Anne Carrière.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Suzanne Vanderperren pour la Ligue Braille.
Avec sa sobriété coutumière, la lectrice a très bien interprété ce roman, sachant mettre les intonations voulues, sachant nuancer, sans jamais être ni mièvre ni monotone. Elle a su trouver le ton juste pour exprimer les sentiments et les émotions de la narratrice.

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