Auteur : Irving John

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jeudi, 16 juillet 2015

À moi seul bien des personnages, de John Irving.

A moi seul bien des personnages

L'ouvrage:
À soixante-dix ans, Billy Abott décide de raconter sa vie, sa famille, son entourage. Il commence par des faits importants, qui marquèrent son existence: son béguin pour la bibliothécaire de la ville (miss Frost), et sa découverte du roman «Les grandes espérances», de Charles Dickens.

Critique:
Ce roman dit des choses essentielles, mais malheureusement, l'auteur en fait trop, ce qui gâche un peu le tout. Par de multiples moyens, John Irving prône la tolérance. Il fait surtout cela à travers Billy, le narrateur. Celui-ci explique que même parmi ceux qui sont brimés, il y a du rejet. Par exemple, certains homosexuels pensent que les bisexuels ne sont pas normaux. Billy, victime d'intolérance de la part de sa propre mère, ne s'en laissera pas conter. Il aura le courage de ne jamais renier ce qu'il est, et de toujours faire passer son message de tolérance. À un moment, un personnage lui dit qu'on est tous intolérant, qu'il y a bien au moins une chose qu'une personne dite tolérante rejettera. Il le prend pour exemple et lui dit qu'il ne tolère pas l'intolérance. Cela m'a fait rire, et j'ai pensé que dans ce cas, j'étais comme Billy.

Le narrateur nous parle d'une époque: il va des années 60 aux années 2010, et expose l'évolution des choses en montrant qu'elles n'évoluent pas vraiment...
Racontant les vies de sa famille, de ses amis, de ceux qui gravitent autour de lui, il montre un éventail de réactions, de sentiments. Certains passages m'ont donné le fou rire. Par exemple, lorsque Kittredge prend Billy dans ses bras et le promène, prenant à témoin un pauvre garçon qui voulait juste se brosser les dents, ou bien le moment où Tom arrive à dire «heure»... Même l'une des premières expériences sexuelles de Billy (celle ayant eu lieu avec Elaine) fera plutôt sourire. Ces passages sont pourtant graves. Ce sont des tournants décisifs dans la vie de certains personnages. John Irving exprime cette gravité, mais au lieu de le faire sur un ton larmoyant (ce qui aurait été désastreux), il met ces moments en scène, les assortit de situations ou de mots cocasses.
Ces passages sont loin d'être les seuls amusants du roman. En outre, les dialogues sont vivants. Et bien sûr, il y a ce «défaut de prononciation» dont souffre le héros. Défaut qui n'affecte que les mots sur lesquels il fait un blocage psychologique. C'est à la fois drôle et touchant.

L'écriture, les romans, le théâtre ont une grande importance dans la vie de nos personnages. C'est par des romans que l'un fera passer ses «messages», c'est en jouant du Shakespeare que d'autres parviendront à trouver un certain équilibre, c'est grâce à la lecture que le héros acquiert des points d'ancrage, c'est le souvenir d'une histoire qui le rapprochera un peu de son père...

Chaque personnage de ce roman a quelque chose à dire. Chacun est particulier et appréciable, sauf peut-être «les filles Winthrop», qui représentent l'intolérance la plus criante. Certains diront peut-être qu'elles sont caricaturales. Je ne le pense pas. Elles sont très «marquées», mais des personnes comme elles existent. Mary est certainement la plus blâmable, puisqu'elle n'a jamais voulu essayer de comprendre et d'accepter son propre fils. Bien sûr, il faut prendre son échec amoureux en compte, mais cela ne lui sert pas vraiment d'excuse.
J'ai remarqué que peu de femmes étaient vraiment sympathiques. À part Elaine et sa mère, celles qui le sont ne font qu'une brève incursion dans le roman: Sue Aatkins par exemple. Bien sûr, les transsexuels sont sympathiques. Cela compense. ;-)

Malheureusement, comme je le disais plus haut, John Irving en fait parfois trop. D'abord, on dirait que Billy n'est entouré que de transsexuels et d'homosexuels. Entre sa famille et son entourage, il y en a beaucoup. De plus, tous les transsexuels sont des garçons qui voudraient être des filles. J'ai trouvé que tout cela faisait un peu artificiel.
Ensuite, dans les derniers chapitres, il raconte une succession de morts. Ça fait un peu «catalogue», d'autant que c'est souvent des homosexuels ou des transsexuels qui meurent du SIDA.

Par ailleurs, il y a une incohérence. Billy apprend la transsexualité d'un personnage au bout de plusieurs années. Pendant tout ce temps, il fréquente ce personnage. Il est étrange qu'il n'ait pas remarqué que sa voix n'était pas féminine... L'auteur ne dit d'ailleurs rien quant à cette voix. Il esquive le problème...

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Philippe Lejour pour l'association Valentin Haüy.
Encore une fois, cela a été une très grande joie pour moi d'entendre Philippe lejour. (Pour ceux qui sont intéressés, vous pouvez voir ce que je dis de lui dans ma chronique de «Un homme effacé», d'Alexandre Postel.) Je pense que ce roman n'est pas facile à lire à voix haute. Il alterne les passages «contemplatifs» avec d'autres très vivants. De plus, on y parle beaucoup de sexe. Philippe Lejour lit cela sans trop en faire. Son ton n'est jamais gêné ni affecté ni trop sobre ni emphatique. Sa lecture est toujours très bonne, mais je pense que pour un livre comme celui-ci, ce n'est pas simple.
Quant à la prononciation des noms propres étrangers, je trouve qu'il s'en sort bien. Il en fait un peu trop pour certains noms, mais la plupart du temps, ça me convient. En outre, même si sa prononciation d'Elaine ne m'a pas trop plu, je reconnais que c'est ce qui m'a permis de deviner l'orthographe du prénom.

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mercredi, 17 juin 2015

Le monde selon Garp, de John Irving.

Le monde selon Garp

L'ouvrage:
À travers la vie de ST Garp, de sa mère, de sa femme, de ses enfants, de ses amis, John Irving décrit un monde, une société.

Critique:
Il n'est pas vraiment facile de chroniquer ce roman. Étant donné son succès, j'ai l'impression que ce que je dirai sera fade.
Pour moi, c'est un roman inclassable. On y trouve des passages loufoques, d'autres graves, d'autres combinant habilement les deux. La façon même dont Garp fut conçu est un épisode rocambolesque. Le voyage presque initiatique que sa mère et lui firent à Vienne est un moment qui aura davantage de portée que ce qu'on pourrait supposer au départ.

Quant aux scènes à la fois cocasses et graves, je pense notamment à celle où Garp tombe sur une enfant qui vient de se faire violer. L'enfant croit d'abord qu'il va lui faire la même chose, puis les policiers pensent pendant un instant que c'est lui... En cherchant à retrouver le satyre, Garp tombe sur un vieillard qu'il entreprend de déculotter afin de le renifler pour déceler l'odeur du sperme, ce qui fait que le vieux le prend pour le satyre... Le contexte et les événements font que le lecteur ne pourra s'empêcher de rire tout en prenant la mesure de l'urgence qui fait agir Garp.
Le livre renferme beaucoup de scènes de cet acabit.

Le roman est parcouru d'écrits du héros. Entre ses pensées et les extraits de ses livres, on découvre un être sympathique, un peu compliqué, un brin fantaisiste, maniaque quant à certaines choses, percevant la société dans laquelle il évolue sans oeillères. Je pense surtout à la manière dont il traite les helen-jamsiennes, ces femmes qui se servent de la douleur d'une enfant pour se faire croire qu'elles sont quelqu'un, ces femmes qui exploitent un réel traumatisme, le brandissent, en font une philosophie de vie... Elles sont ignobles et ridicules à la fois. Comment ne pas se moquer de leur fausse sollicitude?

Jenny Fields, la mère de Garp, est un personnage intéressant. N'ayant jamais connu le désir sexuel, elle s'interroge sur ce qu'on ressent. C'est cristallisé lors d'une scène, à Vienne, où là encore, le lecteur hésitera entre rire et gêne. En outre, elle est persuadée que ce qui détruit le monde, c'est la concupiscence. Elle en est parfois comique. Elle observe, déduit, voit tout à travers ce prisme.

Outre des personnages à la fois hauts en couleur et réalistes, le style de l'auteur ne laissera pas indifférent. Parfois, on dirait qu'il tient un journal de bord sur Garp et sa famille: il énonce des faits. Puis, il se met à raconter, à décrire les sentiments des uns et des autres. Le tout est toujours très bien vu, précis, juste, en un style fluide.

Beaucoup d'autres exemples pourraient être donnés. Tous montreraient un auteur perspicace, avisé, fin. Le but étant d'en dire le moins possible, je m'arrêterai là.

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Christine Tourasse pour le GIAA

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vendredi, 29 mai 2015

L'oeuvre de Dieu, la part du diable, de John Irving.

L'oeuvre de Dieu, la part du diable

L'ouvrage:
Années 30.
À l'orphelinat de Saint-Cloud's, le docteur Wilber Larch accomplit l'oeuvre de Dieu en faisant naître les enfants non-désirés et en leur donnant un foyer jusqu'à ce qu'ils soient adoptés. Mais il accomplit aussi la part du diable en avortant les femmes qui ne veulent pas que leurs enfants naissent.
L'un des orphelins, Homère Wells, n'étant pas adopté, souhaite se rendre utile dans l'orphelinat. Il s'attache au docteur, et peu à peu, découvre son métier.

Critique:
Dans ce roman, John Irving aborde avec finesse le cas de l'avortement. C'est son vécu qui a très vite fait comprendre au docteur Larch l'iniquité de l'illégalité de l'avortement. Ce qu'il appelle «la part du diable» (surtout pour le différencier des accouchements), il le considère comme l'oeuvre de Dieu, comme le reste. Parallèlement, l'auteur propose le point de vue d'Homère. Celui-ci admet que cela se fasse, car il comprend le désarroi des femmes qui le demandent. Cependant, il ne peut se résoudre à tuer un être vivant. En outre, il serait «plus à l'aise» si l'avortement était légal. Les deux points de vue se défendent...
Je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec mon époque où l'avortement est légal et où certaines le pratiquent à la légère ou bien se renseignent de manière superficielle quant à la contraception...

L'auteur montre des personnes qui savent apprendre de la vie, de leur expérience, de leurs erreurs. C'est la vie qui les mettra en face de certains choix, et les fera changer d'avis sur certains points. Ils sont ouverts, précautionneux... même Melony qui semble toujours porter une immense colère en elle. La vie se charge de la meurtrir, mais aussi de l'adoucir...

Le personnage d'Homère est assez fascinant. Il apprend sur le tas, et s'élève très rapidement socialement. Je ne sais pas si on peut apprendre la médecine sans études, sauf celles du terrain administrées par un maître à la fois aimant et bourru. En tout cas, l'auteur montre des personnages qui, avec du courage et de la vaillance, acquièrent très vite savoir et technique.

Le docteur est loin d'être parfait, ce qui est une bonne chose. Il a un grand coeur, mais il a aussi des faiblesses. Il peut également manipuler faits et éléments. Bien sûr, c'est pour la bonne cause, mais on ne peut s'empêcher de penser qu'il est un peu retors, pour avoir imaginé son plan si tôt.

Je n'ai pas vraiment apprécié Candy. Je l'ai trouvée capricieuse. Il m'a semblé qu'elle voulait le beurre et l'argent du beurre. Elle-même laisse entendre qu'elle agit mal, mais ce n'est pas pour cela qu'elle change son fusil d'épaule. Elle se permet de dicter ses règles à tout le monde, sans vraiment faire cas des sentiments de ceux qu'elle blesse, tout en prétendant s'en préoccuper.

D'une écriture fluide, en un style à la fois relevé et sans fioritures, John Irving dépeint à merveille l'ambiance dans laquelle évoluent ses personnages. Qu'on soit à l'orphelinat ou dans le verger d'Oceanview, on s'y croirait. Par exemple, lorsque Larch ou Homère faisait la lecture aux enfants, le soir, je m'imaginais à côté d'eux, dans ce dortoir où s'égrennent les aventures de «Jane Eyre» ou de «David Copperfield». Certaines règles de l'orphelinat m'ont fait sourire. L'amour de Larch et des infirmières pour les orphelins, même s'il ne s'exprime pas toujours (faute de temps et à cause d'un caractère réservé), redore un peu le blason de ce genre d'institutions, car on croise souvent des orphelinats où la vie est faite de maltraitance ou d'indifférence. Celui-ci est vu comme un havre de paix et de bonheur simple.

L'auteur n'oublie pas de parsemer son roman de petites pincées d'humour, notamment lorsqu'il est question de nurse Edna, de nurse Angela, et de madame Rogan.

Un grand roman!

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Suzanne Kronig pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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