Je ne suis pas d'ici

L'ouvrage:
Vid est Serbe. Il est allé s'installer en Irlande après un accident de voiture dans lequel il a perdu sa famille. Il a partiellement perdu la mémoire après cet événement. En quittant son passé, il l'a oublié.

Il fait de petits boulots avant de pouvoir exercer son métier de menuisier. C'est Kevin qui lui donnera son premier chantier. Ils deviendront amis. Mais un soir, tout s'écroule: une bagarre éclate, et plus rien n'est jamais pareil.

Critique:
Le thème central du roman est une amitié compliquée faite d'espoir, de culpabilité, de don de soi, de violence... Vid veut désespérément s'intégrer, et son amitié avec Kevin fait partie de son acclimatation. Il accepte tout de lui, pensant que l'amitié est la plus importante, et que de toute façon, il lui est redevable puisque le jeune avocat lui a donné son premier chantier, et l'a défendu gratuitement lorsqu'il était en mauvaise posture. Soit, mais le chantier est en fait, une suite d'exigences ridicules de la mère de Kevin. Le plus amusant, mais aussi le plus fou, est sûrement le fait que Vid doit tourner les lattes du plancher qui ont été posées dans le sens de la largeur. Quant à la défense vibrante du jeune avocat, c'était le moins qu'il pouvait faire...

Contrairement à Vid, je n'ai absolument pas été envoûtée par Kevin. Il n'est que hargne, haine, violence, et suffisance. Outre se sentir redevable, Vid l'admire parce qu'il représente le pays dans lequel il veut s'intégrer. Grâce et pour son métier, il manie la langue avec art, sait toujours trouver les mots qui diront le mieux ce qu'il veut exprimer. Il a une famille qui l'aime, même si certains membres sont maladroits. C'est tout ce qui manque à Vid, tout ce qu'il souhaite. Cette amitié indéfectible est donc teintée d'une sorte d'envie inconsciente.

D'ailleurs, certains diront que Vid est, en quelque sorte, un parasite. Grâce au chantier, il va et vient à sa guise dans la maison de son ami, et ne fait pas que trouver des vestiges sous les lattes du plancher. Il fouille également le passé de la famille. Il finit par faire sienne une partie de cette famille. Kevin rejette Johnny, alors, par pitié, par envie de le connaître, Vid s'en rapproche.
Dès le départ, le lecteur sent que Vid est attiré par la petite amie de Kevin, et pas seulement parce qu'il souffre de la façon cavalière dont celui-ci la traite... Notre héros s'emploie à se faire aimer de ceux que son ami rejette. Rien n'est calculé, mais les faits sont là: Vid finira par se substituer à Kevin auprès de Johnny et d'Ellen, endossant son rôle, malgré une pointe de remords. Ces rapprochements sont bénéfiques au jeune homme: ils déverrouillent sa mémoire, l'aident à parler, à accepter.
Certes, Kevin fait pire, et là, tout est calculé, mais il est vrai que les choses sont assez compliquées, car en ne pensant pas à mal, Vid commet des dégâts. On pourrait sourire amèrement, et dire qu'il est une espèce de catastrophe ambulante. Quand on est avec lui, on attire le mal sur soi. Darius est l'innocent broyé par l'amitié destructrice de Vid et kevin. Seule, une personne n'est pas touchée par l'espèce de malédiction que semble être Vid, sûrement parce qu'elle s'est rapprochée de lui après qu'ils se sont tous les deux éloignés de Kevin.
Johnny et Vid ont des points communs. Le plus frappant est qu'ils ne se sentent vraiment chez eux nulle part. Vid l'immigré en quête d'intégration; Johnny qui a échoué à l'étranger, et n'est plus le bienvenu dans son pays.

Rita n'a pas su m'intéresser. Elle a souffert, mais elle rabâche, ressasse sa souffrance, et la brandit comme un étendard pour ne pas pardonner à Johnny. Kevin fait pareil. Tous les deux ne sont que haine et rancoeur vis-à-vis de Johnny. C'est quelque chose qui peut se comprendre, même si ça peut paraître disproportionné. Cependant, leur réaction finale vis-à-vis de lui est absolument écoeurante. Quelle hypocrisie! Certains penseront (comme le croit Vid), que ce qui s'est passé les force à se rendre compte de certaines choses. Je ne le crois pas. Pour moi, ils ne font que jouer le jeu du politiquement correct, surtout Kevin.
On me dira que Kevin évolue, à la fin, parce qu'il lâche prise sur un point. Peut-être, mais je n'y crois pas vraiment... Il laisse faire, et s'en sort avec dignité, mais en fait, je pense qu'il s'en lave les mains.

Ellis est assez fascinante. On la voit peu, mais elle semble toujours vivre à cent à l'heure. Mal à l'aise dans sa famille, et pour cause: Rita préfère vivre dans le non-dit. Quant à Kevin, il est dur de trouver moins empathique et plus susceptible que lui...
Ellis finit par représenter un espoir. Grâce à une aide extérieure et à sa ténacité, malgré sa fragilité apparente, elle représente la vie et la confiance qu'on peut avoir en elle. Elle est une promesse. C'est annoncé par l'espèce de rire nerveux, libérateur, et cathartique qui la saisit au moment où elle pense toucher au but.

Remarque annexe:
J'aime beaucoup le passage où Vid raconte l'histoire des glaces que Johnny lui fait goûter.

Éditeur: Phébus.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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