Le chemin sauvage

L'ouvrage:
Années 60, un petit village suisse.
Le narrateur a onze ans. Il se raccroche à l'enfance en se faisant des amis avec qui il joue à la guerre. Mais outre le fantôme de son grand frère qui l'accompagne partout, il voit souffrir Myriam, sa camarade de classe. La fillette vient de l'orphelinat, et est placée dans une ferme où on la fait travailler dur, et où elle est en danger d'abus sexuels. Lorsqu'elle disparaît, le jeune narrateur raconte tout ce qu'elle lui disait à la police.

Critique:
Voilà un roman dur, oppressant, qui dépeint très bien une certaine réalité. Un petit village dont certains habitants ne cherchent pas très loin, accusent et persécutent ceux qui ne leur plaisent pas sous de fallacieux prétextes. Le jeune narrateur est parachuté dans ce monde haineux et malsain, et il se rend compte qu'on n'est jamais armé contre la méchanceté gratuite. Certains ne sont pas loin de faire justice comme ils l'entendent.
J'ai été étonnée que la police, elle aussi, fasse feu de tout bois. Ils arrêtent Enzo seulement parce qu'il est italien, et sous le prétexte qu'il fut ami avec la victime. Ils ne font qu'écouter et cautionner les racontars malveillants de villageois racistes qui ne voient pas plus loin que les syllogismes qu'ils ont eux-mêmes créés. Il est effarant de voir comme la bêtise peut être exprimée avec tant de conviction qu'elle ne laisse pas les autorités indifférentes.

Le jeune narrateur a la chance d'avoir une famille aimante. Mais si l'amour et la compréhension équilibrent et protègent, ils peuvent aussi désarmer. Cette famille douce n'est pas préparée à ce qu'elle vit. Ils ont beau savoir que cela existe, ils ont beau être intègres, c'est leur bon jugement et leur tolérance qui les condamnent. Et comment résister à la bassesse? J'ai aimé cette famille qui n'abandonne pas ses idéaux, se bat bravement malgré les coups qu'on lui porte, ce père qui n'envisage pas de faire d'autres actions que le bien.

Les amis du narrateur (Rémi et Tonio) ont eux aussi une histoire à raconter. Êtres sensibles et blessés dans un monde inadapté, chacun d'eux tentera de s'en sortir... C'est Rémi qui m'a le plus touchée, car j'ai ressenti sa sensibilité qui ne s'embarrassait jamais d'artifices.

L'énigme policière n'est pas si importante, dans le fond. L'auteur s'attache surtout à montrer la vie comme elle était à cette époque dans un village, les mentalités étriquées, etc. C'est un livre d'une grande profondeur, presque une étude sociologique de l'époque, et l'énigme n'est qu'un prétexte à montrer les réactions de chacun. Néanmoins, l'auteur ne l'a pas bâclée. Le lecteur finit par connaître le fin mot de l'histoire. Il n'est pas vraiment une surprise, mais l'énigme n'est pas là pour faire monter le suspense, le but n'est pas de faire languir le lecteur avant de sortir un coupable inattendu. Cela n'aurait pas été crédible, d'ailleurs. Ici, tout se tient. L'auteur ne laisse rien au hasard, son histoire est bien ficelée.

Jean-François Haas a un style fluide et précis. Son roman est jalonné de belles descriptions poétiques, montrant toute la sensibilité et la réflexion du narrateur.

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Stéphanie Chataux pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Au tout début, la voix de la lectrice est un peu sourde à mon goût. Et puis, elle finit par oser davantage de choses. Sans jamais trop en faire, elle met le ton approprié, délaissant, à mon grand plaisir, le ton quelque peu monocorde qu'elle adopte au tout début.

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