Refaire le monde

L'ouvrage:
Greenie Duquette est chef cuisinier. Sa spécialité, c'est les desserts. Elle vit à New York avec son mari, Alan Glasure, et son fils de quatre ans, George. Le couple est dans une impasse. Les époux se disputent souvent, Alan semble dépressif, mais ne veut pas se soigner. Greenie et lui s'éloignent inexorablement.
C'est alors que le gouverneur du Nouveau Mexique, Ray Macray, goûte le gâteau à la noix de coco de Greenie dans le restaurant de Walter, le meilleur ami de la jeune femme. Il souhaite qu'elle travaille pour lui. Cela signifie partir au Nouveau Mexique. Greenie accepte, espérant que cela donnera un nouveau souffle à son couple, à condition qu'Alan finisse par la suivre.

Critique:
J'ai beaucoup aimé ce livre dans lequel Julia Glass explore, avec justesse et sans complaisance, les sentiments, la psychologie, les aspirations de chacun, la façon dont la vie et les événements roule chacun tels de vulgaire pions sur un énorme échiquier.

La longueur du roman est une bonne chose, car l'auteur prend le temps de connaître les personnages, de les comprendre, de les découvrir. Il y a bien quelques lenteurs, mais elles sont moindres. J'ai été dérangée, d'abord, lorsque, d'un chapitre à l'autre, on change de personnages. Au début, j'étais prête à lire l'histoire de Greenie, la longueur du chapitre la présentant m'avait immergée dans sa vie, et j'ai été déroutée de passer à Walter au chapitre suivant. Ensuite, j'ai apprécié ces changements, car j'ai appris à connaître les personnages, et chacun m'intéressait.
L'épaisseur du livre fait qu'on peut compléter son point de vue à chaque chapitre. Par exemple, au départ, on voit la détresse de Greenie et l'aspect fermé d'Alan. Puis, le point de vue d'Alan est montré, et les portraits se complètent, les paramètres changent quelque peu.

J'ai aimé la nuance dont fait preuve Julia Glass. Par exemple, dans le «couple principal», les torts sont partagés, et jusqu'à la fin, le lecteur ne pourra apprécier l'un plus que l'autre. J'ai compati et été agacée par les deux. Je reste quand même sceptique quant à Greenie. On dirait qu'elle ne sait pas ce qu'elle veut. Je ne sais pas trop en quoi son départ donnerait un nouveau souffle à son couple, puisqu'Alan n'a aucune envie de déménager. C'est elle qui a besoin d'air, et ne l'admet pas.
Attention: Si vous n'avez pas lu le roman, passez au paragraphe suivant.
Ensuite, je la trouve très légère. Je n'ai rien contre le fait qu'elle retombe amoureuse d'une ancienne flamme. Mais elle fait souffrir tout le monde, et il semble qu'elle n'en tienne pas compte. Au début, elle emmène George sans se demander ce qui serait mieux pour lui. Lorsqu'Alan veut le ramener à New York, et donne des arguments valables, elle semble ne penser qu'à elle. Puis elle fait le yoyo avec Alan, et finit par quitter Charlie en lui disant qu'elle l'aime. Elle n'est pas claire. On ne sait pas vraiment qui elle aime. Et si c'est Charlie, pourquoi ne pas rester avec lui? Parce que, malgré ce qu'elle dit, elle a peur qu'Alan obtienne la garde de George? Je suis convaincue que quand on aime vraiment quelqu'un qu'on aurait comme conjoint, on ne peut pas aimer deux personnes. D'après les dires imprécis de Greenie, elle aimerait Charlie et Alan. Je pense plutôt qu'elle a peur de ne plus voir George.

Alan ne vaut pas mieux, surtout au début. Ce qu'il fait avant que Greenie tombe enceinte montre déjà que le mariage n'est pas solide. Ils se disputent, alors, Alan profite des circonstances... On me dira qu'il ne fait que réaliser un vieux fantasme, qu'il faut voir le contexte... Je ne suis pas convaincue. Mais à l'inverse de Greenie, il acquiert quelque sagesse... À ce sujet, Greenie, elle, reste fermée lorsque Charlie tente de lui montrer ce qu'était sa mère. Cela peut se comprendre: en tant que fille aimante, elle ne pouvait pas voir la rouerie d'Olivia dont le souvenir était, par ailleurs, magnifié. À la fin, Greenie évolue quelque peu, car elle ose remettre en question l'un des jugements maternels.

Je trouve que les retours en arrière sont bien placés, car ils permettent au lecteur de compléter le puzzle juste quand il le faut. En outre, il est intéressant de lire des scènes où Alan et Greenie s'aiment, pour ensuite les voir se déchirer. Ils sont plus épais, et on les comprend davantage. Ces retours en arrière sont pertinents concernant tous les personnages. Outre le couple sus-cité, il est intéressant de voir l'enfance et l'adolescence de Walter, alors qu'on le connaît déjà en tant qu'adulte, et qu'on s'est déjà fait une petite idée de lui. Il est également plus facile de comprendre tout ce qui le sépare de son frère. Là encore, tout est une question de point de vue. Pour moi, les deux frères ont raison à propos de leur père et leur grand-mère. Werner aurait voulu que sa grand-mère se montrât plus souple, plus compréhensive, plus pédagogue, vis-à-vis d'un homme qui avait souffert. Quant à Walter, il comprenait très bien que sa grand-mère secoue un homme qui buvait, et n'assurait pas le soutien de sa famille. Je suis quand même plutôt d'accord avec Walter, d'abord parce que la grand-mère connaissait la valeur du travail et de l'argent. Ensuite, parce qu'elle-même avait sûrement souffert. Enfin, parce que s'apitoyer sur le sort d'Auguste n'aurait rien changé. Ce n'est pas ce qui aurait fait manger Walter et Werner. Cependant, il aurait peut-être fallu qu'elle mélangeât coups et douceurs...

Walter est un sympathique bout-en-train. Il m'a fait rire, aussi bien avec que de lui quand il s'est cru très tolérant envers Scott, et s'en est félicité. Il est vrai qu'il l'était, et savait dire stop quand il le fallait, mais son assurance m'a fait rire.
Et puis, on peut se demander si cette tolérance n'était pas quelque peu feinte, étant donné que le motif pour lequel il finit par vraiment s'énerver après Scott est bien plus futile qu'un appartement mis sens-dessus-dessous... Entre parenthèses, la scène où Walter se met en colère après Scott m'a beaucoup fait rire, parce que je l'imaginais plutôt gêné et choqué par frustration. Et la première réponse de Scott a accru mon hilarité.

J'ai eu du mal à apprécier Saga. Ensuite, j'ai trouvé très astucieux de la part de l'auteur de nous la présenter avant qu'on connaisse son histoire. Je n'ai pu m'empêcher de la trouver étrange, et même, d'être un peu agacée par elle. Après avoir lu ce qui lui était arrivé, je me suis trouvée un peu bête de l'avoir quelque peu jugée. Ce procédé est la meilleure façon d'indiquer au lecteur qu'il doit tenter d'avoir le moins de préjugés possible.

J'ai donc fini par apprécier Saga, d'autant qu'elle est entourée de personnes assez détestables. Son oncle semble sympathique, au départ, mais il se révèle peu intéressé par les désirs de Saga. Je n'ai pas pu trouver Michael sympathique. D'abord, malgré ce qu'il dit, il est très égoïste. Saga résume bien la situation, en pensée, lors du déjeuner où ils évoquent la maison.
Et puis, je suis extrêmement agacée quand je vois un couple être débordant d'allégresse (à en devenir idiots, comme Michael et Denise) à l'idée d'avoir enfanté. On dirait que tous leurs ennuis sont résolus parce que Denise est enceinte. On dirait que Michael voit enfin sa femme parce qu'elle va enfanter. Ils ne cessent d'avoir des gestes tendres et enamourés uniquement à partir du moment où Denise est enceinte. Je suis contente pour les couples qui veulent un enfant, et réalisent ce désir, mais là, la béatitude docte et suffisante qu'ils affichent m'a donné envie de les frapper. Je ne peux pas trop en dire plus, sous peine de trop en dévoiler, mais je n'ai pas réussi à plaindre Denise, par la suite, ce qui n'est pas très charitable de ma part...
Quant à Pansie, c'est une furie injuste et stupide. Il aurait peut-être fallu que l'auteur la creusât davantage pour que je puisse la trouver sympathique.

Je n'ai pas pu apprécier Stan. Ce n'est pas parce qu'on aime les animaux qu'il faut se montrer rude envers les autres humains, surtout ceux comme Saga. Je n'ai pas vraiment compris pourquoi Stan et Sonia se montraient si condescendants et insultants envers Saga.

J'ai apprécié George, son innocence enfantine, son insouciance qui masque sa tristesse, sa façon de prendre la vie. L'enfant garde une part de mystère. C'est bien sûr lui qui pâtit des actes de ses parents, et il s'en sort plutôt bien. Je ne sais toujours pas avec lequel des deux il était plus épanoui. Sûrement avec Alan, puisqu'il était dans un environnement connu, comme l'a souligné ce dernier...

Il va de soi que Gordy ne m'a pas été sympathique. J'ai compris son désir de ne pas avoir d'enfants, mais ensuite, il ne sait que jeter les gens de la manière la plus égoïste qui soit.
À ce sujet, une chose m'a fait tiquer. À un moment, Steven croise Gordy avec un autre. Il est heureux, en quelque sorte, car il n'éprouve aucune tristesse. Il se sent désolé que Gordy papillonne ainsi, car, pense-t-il, c'est indigne de lui. J'ai trouvé ce jugement très bête. Si Gordy veut papillonner, c'est son problème, il doit faire ce qu'il a envie, et il n'y a pas à penser que c'est digne de lui ou non, tant que ça lui convient. En revanche, ce qui n'est pas tolérable, c'est la souffrance que Gordy occasionne.

Je n'ai pas pu apprécier Ray Macray. Je n'ai pas réussi à voir l'humain derrière l'homme politique. Pendant le roman, il s'est montré sympathique envers Greenie, mais tout ce qu'il faisait rappelait sans arrêt qu'il avait le pouvoir de le faire. Ce n'est pourtant pas un monstre... mais il est trop charmeur, trop empreint d'une fausse gaieté, trop sûr de son pouvoir... pour moi, il n'a pas vraiment de personnalité, car il se fond dans sa fonction d'homme politique, et on dirait qu'il ne fait pas un pas sans que cela soit calculé.

Éditeur français: éditions des Deux Terres.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Ann Marie Lee pour les éditions Books on tape.
J'aimais déjà beaucoup la voix douce et le jeu d'Ann Marie Lee. Encore une fois, je n'ai pas été déçue. Ce livre lui a donné l'occasion de montrer davantage son talent. Par exemple, elle parvient à pleurer de manière réaliste et sans que cela soit grandiloquent. Comme d'habitude, elle ne fait pas d'horribles voix pour les hommes. En outre, elle est très naturelle lorsqu'il s'agit de faire une voix enfantine. Elle ne connaît pas la démesure. J'ai hâte de l'entendre à nouveau!

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