L'inaperçu

L'ouvrage:
Sabine Berenx s'apprête à passer Noël avec ses quatre enfants et sa belle-famille. Cela ne lui plaît pas vraiment. Voilà deux ans que son mari, Georges, est mort dans un accident de voiture.
Ce jour-là, Sabine croise Pierre Zébreuse. Elle ne sait pas qu'elle le reverra, et que cela aura une incidence sur sa vie et celle des siens.

Critique:
Ce livre ne laisse aucune place au temps mort. Sylvie Germain décrit avec justesse et férocité des relations familiales difficiles, basées sur le non-dit et le malentendu. La communication n'est pas le fort des Berenx. C'est Pierre qui parviendra à communiquer le mieux avec ceux qui en ont le plus besoin: Sabine et ses enfants. Sans vraiment le vouloir, il aura une grande influence sur la famille, ce qui mettra le patriarche en rage.
L'auteur s'applique à perdre son lecteur dans une toile de sentiments, de sensations, de pressentiments, dans un puzzle où on ne se doute pas qu'une toute petite phrase («Surtout, ne riez pas!»), est une des pièces maîtresses. Cette phrase qu'on peut interpréter de plusieurs manières selon le contexte, mais dont on ne découvre la réelle signification qu'au dernier chapitre.
Beaucoup de choses sont ainsi dans ce roman. Dans le même ordre d'idées, l'auteur raconte une scène selon deux points de vue différents, et on se rend compte que la première personne a tout interprété de travers. Et pourtant, ce sont les mêmes faits. J'adore ce genre de récits. Le lecteur est lancé dans une espèce de jeu de pistes, de jeu de miroirs aussi. Alors qu'on se dit que, finalement, on ne saura rien, Sylvie Germain explique les errances, les hésitations, les étrangetés de ses personnages, et surtout celles de Pierre. Le tout écrit en un style parfois fleuri, parfois poétique, parfois coupant, mais toujours juste et fluide. L'auteur, à l'instar de Marie, joue avec les mots afin d'en faire ressentir la musique aussi bien que la portée. On sent que son texte est travaillé, que ses mots sont méticuleusement choisis.

Tous les personnages de ce livre éveilleront un sentiment chez le lecteur. Aucun ne m'a semblé fade. Certains m'ont attendrie, d'autres m'ont agacée, l'évolution de l'un d'eux m'a agréablement surprise... mais aucun ne m'a laissée indifférente.

Pierre est fascinant. Blessé, sage, hypersensible, il possède une sorte de charisme, une aura qui exhorte au calme, alors que lui-même est tourmenté. Ce sentiment vient en grande partie du mystère dont il s'entoure. Même son identité est une énigme, comme elle l'a été pour lui, alors qu'il était enfant.

Après Pierre, c'est sûrement Marie la plus attachante. Elle se débat dans un enchevêtrement de contes (afin de sauvegarder son équilibre... mental), de culpabilité, d'impuissance à dire son mal-être, elle qui, pourtant, est fascinée par les mots depuis son enfance. Grâce à Pierre, c'est elle qui s'en sortira le mieux. Elle s'affranchira d'un grand-père qui n'a jamais voulu la comprendre, et malgré son mal-être, tirera partie de son talent. Et bien sûr, elle sera reconnaissante à celui qui lui a permis d'être ce qu'elle est, mais aussi à celle qu'elle n'a jamais connu, mais qui lui ressemble, par certains côtés.

Je n'ai pas vraiment réussi à détester Charlam. Enfin, si, il est détestable, méprisable, on a envie de le secouer. Mais j'ai plutôt ri en lisant ses considérations pompeuses, ses affirmations péremptoires, son refus de se remettre en question. C'est le patriarche pur et dur, qui n'accepte pas qu'il puisse y avoir une autre façon de penser et de faire que la sienne. Il est ridicule!

Je n'ai pas éprouvé de sympathie pour Édith... j'ai compris ce personnage, mais je n'ai pu m'empêcher de ressentir de la répulsion et du mépris à son égard. Je sais qu'elle a été façonnée par ses frustrations, et que c'est ce qui l'a faite ainsi, mais je n'ai pas pu l'apprécier.

Je n'ai pas trop compris ce qui avait poussé Georges et Sabine l'un vers l'autre. C'est peut-être une faille du roman. L'auteur aurait dû davantage développer cela. Elle explique pourquoi Sabine choisit cette vie, mais pour Georges...
Sabine ne se plaint pas, ne s'apitoie pas sur son sort, reconnaît avoir mal agi, admet être quelqu'un de froid. C'est après la fuite de Pierre, après qu'elle a accepté et digéré ce départ, à l'instar de sa fille, qu'elle comprend où est l'essentiel.

Bref, un livre à côté duquel il ne faut pas passer, dans lequel l'auteur explore les blessures de ses personnages au scalpel, en grattant bien pour en faire sortir toute la substance. Un livre où les personnages se mettent à nu, ne supportant pas les conventions dont on veut les habiller.

Éditeur: Albin Michel.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Sandra Morel pour l'Étoile Sonore.

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