Auteur : Frèche Émilie

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mercredi, 26 février 2014

Deux étrangers, d'Émilie Frèche.

Deux étrangers

L'ouvrage:
Élise vit à Paris. Voilà sept ans qu'elle n'a pas vu son père qui vit à Marrakech. Un jour, il lui téléphone, et lui dit qu'elle doit venir le voir. Sur un coup de tête, elle entreprend le voyage en voiture. Pendant tout ce temps, elle se penche sur son enfance, se remémore la manière dont agissait son père.

Critique:
Ce roman me laisse un sentiment mitigé. La romancière a souhaité nuancer son propos, mais à trop vouloir nuancer, elle tombe parfois dans le cliché. Le père d'Élise (dont nous apprenons tardivement le prénom), s'est montré détestable avec sa famille, mais il s'est marié avec une femme qu'il n'aimait pas, et a connu un traumatisme dans son enfance. Je trouve cela trop facile. Surtout le fait qu'il s'est «mal marié». Il n'avait qu'à prendre sa vie en main, et ne pas accepter quelque chose qu'il ne voulait pas. Si c'est, ensuite, pour maltraiter (surtout psychologiquement) femmes et enfants, si c'était pour tromper sa femme au vu et au su de tous, il aurait peut-être dû réfléchir à deux fois.

La narratrice profite de son voyage pour faire une espèce d'analyse de sa vie, de sa situation, des réactions de chacun... Elle décrit les sentiments compliqués qu'elle éprouve pour son père. Il y a beaucoup de répulsion (ce qui est assez logique), mais aussi une espèce d'amour dû à certains moments de complicité (qu'elle ne se rappelle même pas), et d'une reconnaissance qu'elle souhaite de la part d'un homme qui, le plus souvent, n'a manifesté que violence et mépris. À un moment, elle lui trouve même des excuses: il frappait son fils parce que c'était plus fort que lui, qu'il ne connaissait que ça... D'abord, il n'a pas été frappé, dans son enfance. Ensuite, si on frappe par besoin, il faut se faire soigner. Bien sûr, il y en a qui le font, mais quand les victimes commencent à leur trouver ce genre d'excuses, rien ne va plus.
Cela m'a agacée parce que pour moi, on n'a pas envie de revoir quelqu'un qui nous a fait du mal. Bien sûr, la réaction de certaines personnes (pas seulement celle d'Élise ou de Camille dans ce cas précis) montre que tout le monde est loin d'être comme moi, et que beaucoup (à l'instar d'Élise) cherchent à avoir des relations avec des personnes qui se montrèrent détestables. Les liens familiaux sont-ils si forts? Personnellement, je suis heureuse de ne pas être ainsi. Le comble est atteint lorsqu'Élise analyse une chose qu'elle a faite. Elle connaissait parfaitement les conséquences de cette chose, mais elle l'a quand même faite. Et lorsqu'elle l'analyse, elle explique qu'elle l'a fait dans le but d'avoir cette fameuse reconnaissance, d'appartenir à la famille de celui qui avait également agi ainsi, pour faire comme lui... Elle va jusqu'à dire que c'était presque une obligation, car elle a les gènes de son père... Raisonnement que je trouve particulièrement simpliste. En outre, il permet à la narratrice de se dédouaner à ses propres yeux.

Dans une certaine mesure, la mère de la narratrice est également à blâmer. Elle aurait dû braver les conventions, et partir avec ses enfants.

À un moment, Simon (le mari d'Élise) lui demande quel jus de pomme acheter pour les enfants. J'ai trouvé cela très cliché: le mari ne sait pas quelle marque de jus de pomme ses enfants préfèrent. Cela sous-entend que pendant leur dix ou douze ans de vie commune, il ne s'est absolument jamais occupé des courses, ni de servir du jus de pomme aux enfants... qu'il n'a jamais ouvert le réfrigérateur... Si on ajoute à cela la manière dont finissent par tourner les choses entre Élise et Simon, ma déception a été grande. En effet, j'ai trouvé cela invraisemblable.

Bien sûr, la romancière ne gâche pas tout en créant une fin artificielle. Sa fin est en demi-teinte. Je comprends cette fin. C'est le reste qui m'a gênée.

J'ai bien aimé tout ce que symbolise la voiture. C'est presque un personnage du roman. Jusqu'au bout, ce qui y aura trait voudra dire quelque chose d'important pour Élise.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Béatrice Schrenzel pour la Bibliothèque Braille Romande.
La lectrice a une lecture fluide, sobre sans être monotone. Sa voix est agréable.

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vendredi, 6 septembre 2013

Une femme normale, d'Émilie Frèche.

Une femme normale

L'ouvrage:
Les personnes gravitant autour d'une femme qu'on appelle Elle parlent d'elle. Cela va de ses parents à son dentiste en passant par son avocat, la vendeuse du magasin où elle va souvent, son esthéticienne, etc.

Critique:
Ce qui m'a plu, dans ce roman, c'est qu'il montre à quel point nous connaissons les gens de manière fragmentaire. Ici, chacun a une opinion sur Elle. Chacun se base sur les événements, son propre ressenti, ses préjugés (chacun en a même si certains s'en défendent), son vécu, son éducation, mais aussi la façon dont Elle se comporte avec chacun. Si, au départ, on a l'impression de n'avoir qu'une vision parcellaire et trop diluée d'Elle, les pièces finissent par s'assembler, et le tout s'organise pour faire un portrait assez cohérent, malgré (ou peut-être à cause) les contradictions. En effet, rien n'est uniforme, rien n'est lisse, les contradictions renforcent la complexité du personnage. J'ai trouvé très fort de la part de l'auteur d'exprimer des points de vue si dissemblables avec tant de façons de voir différentes, et de parvenir à rendre le tout cohérent. Au final, l'opinion que le lecteur a d'Elle est également façonnée par son ressenti, son vécu, et ce qu'il apprend par les diverses personnes qui en parlent.

Certains qui crachent sur Elle cachent des faits qui seront ensuite révélés. Cependant, cela n'a pas vraiment changé l'opinion que je m'étais faite d'Elle. En effet, il me semble qu'elle a cherché ce qui lui arrive. Bien sûr, ceux qui cachent les faits que nous apprenons ensuite ne sont pas absolument francs, et eux aussi sont à blâmer. D'autre part, la manière dont elle gère cet élément est grandiloquente. Il est logique qu'elle en souffre, mais la façon dont elle tente d'y remédier semble frelatée.

L'auteur a peut-être voulu une héroïne un peu trop complexe pour être crédible. Cependant, cette complexité est en partie expliquée par son meilleur ami qui, semble-t-il, soit celui qui la connaît le mieux. Cela n'a pas amélioré mon opinion, même si cela a expliqué certaines choses.

Je trouve dommage que l'auteur n'ait pas fait davantage intervenir le deuxième mari. Il est vrai que cela n'était pas vraiment facile, mais étant donné qu'elle a réussi à faire s'exprimer toutes ces voix, elle aurait dû s'essayer à faire davantage parler le deuxième mari.

Elle gardera une part de mystère pour le lecteur. D'abord parce qu'on n'apprend son prénom qu'à la fin. Un prénom simple qui la ramène au rang de la femme normale, comme l'indique le titre, et comme elle le dit elle-même. Je ne sais pas si elle est si «normale» que cela, mais il est sûr que ses actes et ce qu'on pense d'elle est commun. On trouvera ce genre de choses (entente, discordance, opinions diverses) chez beaucoup de gens.

Il est logique que les membres de la famille proche d'Elle ait du mal à communiquer entre eux: ils pensent, mais n'osent pas se dire les choses, ou se les disent comme il ne faudrait pas. Les parents d'Elle me laissent perplexe. Par amour l'un pour l'autre, ils préfèrent se taire. Je comprends cet altruisme, mais je ne peux m'empêcher de mettre cela en regard avec d'autres cachotteries moins désintéressées (du moins, du côté du père).

Il me semble que la fin retombe un peu. L'auteur a voulu montrer la normalité, la simplicité, finalement, de son héroïne, son côté madame Tout le monde. Certes, mais peut-être en a-t-elle trop fait. Ou bien, le lecteur doit finir par se dire que l'héroïne préfère se faire passer pour simple en se disant anodine, alors qu'elle ne l'est pas.

Éditeur: Ramsay.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Francine Chappuis pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Il n'est pas très facile d'interpréter à voix haute, et seul, un livre ayant tant de points de vue. Francine Chappuis s'en est très bien sortie. Sa voix claire, sa lecture fluide, son intonation toujours adéquate m'ont fait entrer dans la peau de chaque personnage.

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