Laurier blanc

L'ouvrage:
Astrid a douze ans. Sa mère, Ingrid Magnusson, est poétesse. Elles vivent à Los Angeles.
Un jour, Barry Culker commence à faire assidûment la cour à Ingrid. Leur relation sera tumultueuse et passionnée. Ses retombées seront catastrophiques.

Critique:
Ce qui démarre comme une histoire banale devient, sous la plume de Janet Fitch, un récit où une jeune fille va se découvrir, apprendre à aller puiser en elle la ressource de se relever. Elle s'en rend très bien compte, et ne renie jamais ce qu'elle a été, ce qu'elle a fait.
Au moment où Astrid se retrouve en famille d'accueil. je n'ai pu m'empêcher de penser qu'elle allait sûrement tomber sur des gens qui l'exploiteraient de toutes les façons possibles. Heureusement, l'auteur a créé des situations bien plus complexes et nuancées. La jeune fille n'est pas toujours étrangère au mal qui lui arrive. Ce n'est pas seulement une victime. Et lorsqu'elle agit mal, je n'ai pu m'empêcher de l'excuser un peu. J'ai même souri, à un moment (lorsqu'elle s'accroche à Olivia), parce que je me suis fait la réflexion qu'elle ne pouvait s'empêcher de fourrer son nez juste là où il ne faut pas. Pourtant, comment lui en vouloir de rechercher la compagnie de gens intéressants, et de ceux qui pourraient lui donner de l'amour?

Astrid est extraordinairement lucide quant à sa situation, ses propres réactions, les personnages qui l'entourent. S'il fallait prendre un exemple, je retiendrai surtout la visite que Claire et elle font à Ingrid. Le lecteur a l'impression d'assister à une espèce de jeu de pistes dont seule Astrid possède les clés. On se rend d'autant mieux compte, grâce au décryptage de la jeune fille, que selon la sensibilité et les attentes de chacun, un même événement peut avoir différentes significations.
L'adolescente se cherche. Elle ne tombe pas forcément dans le cliché drogue, alcool, sexe débridé... même si elle essaie certaines de ces choses. Outre son attachement à certaines personnes qu'elle rencontre, elle tente aussi de trouver une solution dans la foi. Bien sûr, je n'ai pas aimé cette béquille, mais j'ai compris qu'Astrid tente de s'y accrocher. D'autant qu'elle est assez intelligente pour ne pas devenir bigote.

Je n'ai pas apprécié l'un des choix de l'héroïne. Pourtant, je l'ai compris. Elle explique qu'elle n'habitera pas avec Bill et Anne, alors qu'ils représentent la stabilité et l'amour qu'elle cherche depuis le début. Elle a peur que la douceur de ce cocon la fasse s'oublier elle-même. Je pense surtout qu'elle se sentait trop «cassée» pour prendre ce qu'ils lui auraient offert. À ce stade, il était plus facile pour elle de rencontrer dureté et indifférence. Du coup, je ne l'ai pas trop plainte lorsque Rina la «maltraite».
Cependant, Astrid ne devient pas dure, blasée et aigrie. Elle restera une étrange combinaison d'amertume et d'espoir. À la fin, elle explique quelque chose d'un peu incroyable, mais qui peut se concevoir. C'est le genre de choses qu'on ne peut peut-être pas comprendre tant qu'on ne l'a pas vécu.

Que les personnages soient sympathiques ou non, qu'on les plaigne, qu'ils nous agacent, ils ont tous une espèce de charisme auquel je n'ai pas été indifférente. J'en ai voulu à Claire de se gâcher avec un homme qui ne savait que faire ressortir le pire en elle, de ne pas vouloir voir ce qu'elle pouvait valoir sans lui. Mais j'ai apprécié sa douceur, sa gentillesse, sa tendresse, sa candeur naturelles. C'est ce qui la rendait unique, et qui faisait que ce monde n'était pas pour elle. Il aurait fallu la guider sans cesse... ce qu'aurait sûrement fait Astrid avec joie.

Je n'aime pas Ingrid. Elle a toujours fait preuve d'égoïsme, sauf quand il a été presque trop tard. Elle est souvent méprisante, a une haute opinion d'elle-même. Même lorsque j'étais d'accord avec elle (notamment quand elle adjurait sa fille de ne pas devenir bigote), je trouvais qu'elle ne savait pas s'y prendre.
Les relations entre les deux femmes sont également complexes. L'auteur les explore, les fouille, les creuse. Un fil invisible, mais indestructible les reliera toujours, malgré les erreurs d'Ingrid et le détachement partiel d'Astrid qui connaît parfaitement la toxicité de sa mère.
Je pense que l'auteur a choisi les deux prénoms à dessein. Les trois dernières lettres sont les mêmes. Ce choix symbolise le narcissisme d'Ingrid, son envie de façonner sa fille à son image, mais aussi ce lien que rien ne pourra rompre.

Afficher Attention, je dévoile la fin de l'intrigue.Masquer Attention, je dévoile la fin de l'intrigue.

À la fin, le procès d'Ingrid est révisé, et elle est acquittée. La plaidoirie de son avocate arguait que Barry s'était suicidé et avait maquillé cela en meurtre pour faire accuser la poétesse. Soit, mais comment l'a-t-elle prouvé? C'était la parole de la jeune femme contre les faits. Cette issue est une petite faiblesse du roman, mais c'est du pinaillage de ma part, car là n'est pas le plus important.

Un livre profond, grave, décrivant parfaitement la psychologie de personnages complexes, un parcours initiatique qui n'est pas uniquement un enseignement pour la jeune Astrid. Un roman lancinant, marquant, dont j'ai l'impression de n'avoir pas bien su montrer la pertinence. Je suis loin d'avoir évoqué tout ce qui fait la grandeur de cet ouvrage, mais il fait partie de ceux dont on ne peut pas trop parler sans dévoiler des pans de l'intrigue.

Éditeur français: Albin Michel.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Alyssa Bresnahan pour les éditions Recorded Books.
Le jeu d'Alyssa Bresnahan est sobre. Elle ne modifie pas vraiment sa voix, mais en varie le timbre. Elle fait cela excellemment. Son interprétation délicate et sensible sert à merveille ce roman à l'écriture subtile, au charme envoûtant.

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