Room

L'ouvrage:
Aujourd'hui est un grand jour pour Jack: il a cinq ans. Sa mère lui offre un cadeau: elle l'a dessiné pendant son sommeil. Il passe la journée avec elle, à jouer, à discuter, à regarder la télé. Jack aime beaucoup la télé. Son personnage préféré, c'est Dora l'exploratrice.
Pendant la journée, sa mère constate qu'il leur manque certaines choses. Elle va donc faire une liste de ce qu'il faut.
Le soir, à partir de 21h, alors que Jack est censé dormir, l'homme vient. Jack n'aime pas trop qu'il soit là. Il ne l'a jamais vu, il ne connaît que son surnom et sa voix.

Critique:
Il est assez difficile de parler de ce livre sans en dévoiler des moments essentiels. Étant donné que je souhaite le promouvoir, je vais tenter de vous en révéler le moins possible.

C'est un livre remarquable. Il est conçu de telle manière qu'on ne peut pas prévoir ce qui va se passer. D'autre part, l'auteur sait jouer du suspense, surtout dans ce que j'appelle la première partie. Elle commence par nous montrer ces deux personnages dans leur routine quotidienne, puis elle laisse entrevoir des failles, des petites phrases que le lecteur n'arrive pas à placer dans un contexte précis.
Lorsque j'en ai su davantage, je me suis fourvoyée dans un raisonnement faux, et comme je n'en sortais pas, je n'arrivais pas à faire coller la situation et certains dires de la mère.
Ensuite, lorsqu'elle raconte son histoire, je me suis dit que j'avais été idiote de ne pas y penser plus tôt, car c'est évident et logique.

Quant à ce que j'appelle la seconde partie, elle est totalement différente. Elle commence où, en général, finirait ce genre de roman. Elle fait ce que je n'ai jamais vu dans d'autres romans: décrire l'après. J'ai trouvé ça très intéressant, d'autant qu'Emma Donoghue fait cela très bien. Avec justesse et sensibilité, elle décrit des situations réalistes, et les analyse parfaitement.

Les deux personnages principaux sont très attachants.
Certains diront que Jack est remarquablement équilibré, malgré ce qu'il a vécu, qu'il parle vraiment bien pour un enfant de cinq ans... certains trouveront cela peu vraisemblable. Pourtant, avec une mère comme la sienne, il est normal qu'il soit ainsi. Ce qu'il est n'est que le résultat d'une éducation admirable, compte tenu de la situation. C'est un enfant drôle, courageux, respectueux. D'autre part, il s'adapte très bien à son environnement. C'est dû à son âge, comme le souligne un psychologue, mais aussi au fait que sa mère l'a responsabilisé, lui a insufflé sa force de caractère. Confronté à ce qu'il vit, il pourrait s'effondrer, tomber en dépression... son monde s'est écroulé. Il y a bien certaines manifestations de ses difficultés à bien cerner le monde et les règles de ce monde, mais elles sont minimes en regard de ce qu'il a vécu.
À la fin, il parvient à dire adieu à deux choses qui l'enchaînaient. Il comprend qu'il doit avancer, et qu'il ne le pourra pas s'il reste accroché à ces choses qui sont, pourtant, à ses yeux, symboles de sécurité, de paix, et de bonheur.

Quant à sa mère, elle fait preuve d'une force morale hors du commun. Elle garde toujours une attitude saine, que ce soit vis-à-vis de Jack ou de Nick. La seule chose discutable qu'elle fait est qu'elle allaite encore son fils. Étant donnée sa situation, le lecteur lui pardonne volontiers cela. C'est un admirable portrait que nous brosse Emma Donoghue.

Il est assez dérangeant de constater que le seul désaccord qui existe entre Jack et sa mère, c'est celui qui touche à leur situation. Jack aspire à retrouver ce qu'ils ont quitté parce qu'il n'a connu que cela, qu'il y a vécu bonheur, paix, et harmonie. C'est logique... alors que pour sa mère, c'est l'opposé.

Remarques sur la traduction:
J'ai lu ce livre en anglais, et l'amie qui me l'a conseillé l'a lu en français. Par curiosité, je lui ai donc demandé des précisions sur la traduction.
Je trouve dommage que le traducteur ait infantilisé Jack là où l'auteur rendait ses paroles de manière neutre. En effet, quand Jack veut être allaité ou l'est, il dit: «I want some» ou «I have some». C'est neutre. Le traducteur a traduit par «Doudou lait». Je sais que «j'en veux» ou «j'en ai» est un peu étrange, mais cela aurait mieux valu, à mon avis, car cela aurait rendu le texte de manière plus juste. Jack a cinq ans, donc on comprend qu'il puisse s'exprimer «en bébé» (il fait d'ailleurs des fautes de grammaire), mais je trouve dommage que le traducteur ait remplacé la neutralité de la VO par quelque chose désignant clairement Jack comme un bébé. En outre, ça ne va pas avec le caractère de la mère qui élève son enfant loin de ce parler un peu idiot.
Dans le même ordre d'idées, «old Nick» a été traduit par «le grand méchant Nick». Cela va bien au contexte, et au début, j'ai pensé que c'était une bonne trouvaille. Mais finalement, c'est encore du détournement de texte. Le traducteur accole une peur enfantine à cette expression. Or, la mère a également peur de Nick. Et il est plus réaliste qu'elle le désigne sous le terme «vieux», car elle exprime son ressenti et sa frustration, plutôt que par «le grand méchant Nick». Le sens et ce que cela implique est différent. Et là encore, le traducteur met une expression enfantine au lieu d'une plus neutre, et plus proche du caractère de la mère. En outre, traduire «old Nick» par «vieux Nick» aurait renforcé l'incertitude du début. Mon amie a tout de suite su que Nick était un adversaire, alors que je le voyais de manière plus neutre, ou du moins, que j'imaginais différentes hypothèses parmi lesquelles celles d'un gentil grand-père.

Enfin, lorsque Jack n'est pas d'accord, il dit «Noway José». Mon amie ne se souvient plus de la traduction à ce sujet. Après réflexion, j'ai trouvé «pas question Gaston». Je me demande comment le traducteur a rendu le jeu de mots.

Éditeur français: Stock.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Michal Friedman, Ellen Archer, Robert Petkoff, et Suzanne Toren pour les éditions Hachette Audio
Les comédiens ont très bien interprété ce roman. J'ai moins aimé Suzanne Toren, mais je suis une pinailleuse.
Le narrateur étant Jack, l'éditeur audio a pris le parti que le narrateur soit un petit garçon. À mon avis, ils ont eu raison. Michal Friedman lit avec brio. Cependant, je me demande comment le garçonnet a perçu ce roman... Bien sûr, s'il est asez mûr pour l'enregistrer, c'est qu'il l'a compris... Mais il ne doit pas avoir plus de douze ou treize ans.

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