Apocalypse bébé

L'ouvrage:
Lucie Toledo travaille pour une agence qui fait, entre autres, de la filature d'adolescents. Voilà quinze jours qu'elle suit Valentine Galtan, quinze ans. Ce matin-là, elle la perd... dans le métro. Chargée de la retrouver, Lucie fait appel à une personnalité bien connue dans le milieu truand: la Hyène.

Critique:
Voilà un moment que j'entends parler de Virginie Despentes comme de quelqu'un qui met le doigt sur les mauvais côtés de la société. Étant moi-même comme ça, j'ai sauté sur l'occasion de lire un livre d'elle.
Je pense que je ne renouvellerai pas l'expérience. Ce livre est, une fois de plus, la preuve que l'obtention d'un prix littéraire n'est pas une garantie de qualité. Un roman de qualité, pour moi, c'est un roman qui, en un style percutant, par des exemples pertinents, sait démontrer certaines choses. Que le roman me plaise ou non, c'est encore autre chose.
D'abord, je n'ai pas trouvé le style de l'auteur particulièrement fluide ou percutant. C'est plein de gros mots, de vulgarité. Je n'ai rien contre un style parfois cru, mais j'ai la sensation qu'il atténuera le bien fondé de ce que l'auteur tente de faire passer.

Ensuite, la plupart des personnages sont détestables ou fades, voire les deux.
François, Claire, Vanessa, soeur Élisabeth, Yacine, Carlito et sa bande, sont tous, à divers degrés, des cafards qu'on aurait envie d'écraser. Les quatre premiers sont des monstres d'égoïsme, de suffisance, d'auto-satisfaction, de fermeture d'esprit.
Les autres veulent se révolter contre tout et tous, sans chercher à comprendre qui que ce soit, mettant tout le monde dans la même catégorie.
C'est le plus gros reproche que je ferai à ce roman. On ne critiquera brillamment un aspect de la société qu'en n'en faisant pas une généralité applicable à tous. C'est justement ce que fait l'auteur. D'après ses personnages, tout le monde est à ranger dans des boîtes selon qu'il est français, arabe, homosexuel, photographe, adolescent, etc. La romancière tombe en plein dans le cliché. On me dira que ce sont les personnages négatifs du roman qui pensent ainsi, comme François à propos des photographes. Soit, mais les protagonistes à peu près sympathiques le font aussi, et ces exemples seraient plus probants s'il y avait de la diversité, de la nuance.
L'auteur veut également montrer la corruption de la société, le fait qu'il ne faut pas se fier aux apparences, par exemple, en parlant d'un magistrat alcoolique qui frappe sa femme. Je comprends ce qu'elle a voulu faire, mais elle ne renouvelle pas vraiment les choses.
Heureusement, ce qui arrive à Lucie à la fin détruit un peu cette catégorisation de tout et tous, et atténue un peu ce que Virginie Despentes nous a martelé pendant tout le roman.

Lucie se «laisse faire» (si j'ose dire)en se conformant à certains préjugés de la société dont elle ne se débarrasse pas, et qui sont, pourtant, très artificiels (c'est le genre de préjugés contre lesquels je lutte):
Entre filles, on se fait la bise pour se dire bonjour.
Elle ne commande pas de chocolat parce qu'elle a peur que la hyène la prenne pour une petite fille.

Lucie pourrait être intéressante: c'est une hypersensible parachutée dans un monde de loups. Mais le contraste est trop grand entre elle et ceux qu'elle côtoie. Là encore, l'auteur semble vouloir dire qu'absolument tout le monde est pourri.
En outre, Lucie ne s'affirme pas assez, comme si l'horreur de cette société l'avait brisée ou endormie. Elle fait un travail qui ne lui convient pas, et à partir du moment où la Hyène est sur les rangs, elle semble se dissoudre, et ne plus être que l'ombre de sa coéquipière.

Quant à la Hyène, elle aussi pourrait être intéressante. Son histoire explique certaines choses. On peut être attiré par son côté rebelle, car elle a une assez bonne vision de certains aspects de la société, et se révolte parfois intelligemment. Mais elle aussi est trop manichéenne, et a des côtés invraisemblables.
C'est elle qui dit à Lucie que les gentils ne survivent pas. Il est vrai que nous évoluons dans un monde de requins, mais il n'est pas besoin de devenir un piranha avec tout le monde pour ne pas être broyé par les requins. Il faut, avant tout, faire attention, être vigilant, avoir l'esprit critique...
De plus, la «drogue» de la Hyène fera qu'on ne pourra complètement s'attacher à elle.
Son intuition surdéveloppée est un peu invraisemblable.
Elle est un peu lourde, à vouloir sauter sur une femme différente toutes les cinq minutes.

Valentine est celle que le lecteur préfèrera. Livrée à elle-même, elle tente de se faire aimer, de ne plus être vue comme un paquet encombrant. On comprendra ses révoltes maladroites, et le fait qu'elle soit blasée.

Outre les personnages, un roman policier de qualité aura, à mon avis, une intrigue un peu recherchée. Ici, tout est linéaire. On suit la Hyène et Lucie à la recherche de Valentine, et à part rencontrer des personnages peu appréciables, on ne passe pas son temps à être époustouflé par les rebondissements. On m'objectera que l'aspect policier était un prétexte à l'auteur pour faire défiler cette galerie de personnages représentatifs de la société... peut-être, mais je trouve qu'elle aurait pu faire un effort quant à son intrigue. À partir du moment où on retrouve Valentine, cela devient un peu plus intéressant, mais on ne peut pas dire que ce soit vraiment palpitant.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Nadège Piton.
Ce livre m'a été offert par les éditions Audiolib. Il sort en audio le 15 décembre.

Si la lectrice a une voix agréable, j'avoue avoir été choqué qu'elle prononce certains sons («o», «é», et «heu») fermés alors qu'une prononciation standard les voudrait ouverts. Exemples: «épais», «frais», «serait», «épaule», «chauve», «affreuse», etc. Je comprends qu'un lecteur bénévole n'ait pas une prononciation «standard», mais je trouve que c'est exagéré de la part de quelqu'un de professionnel. On pourra me traiter de snobe, mais je trouve la prononciation standard plus soignée, plus belle.

D'autre part, à deux ou trois reprises, la lectrice ne met pas la ponctuation appropriée. Par exemple, elle dit: «Elle avait l'air contente de me voir d'être là.», alors que visiblement, il y a une virgule après «voir».
Une fois, elle dit Vanessa pour Valentine.
Ces «coquilles» sont peut-être dans le texte écrit. Dans ce cas, je ne sais pas ce que doit faire un lecteur professionnel. Un lecteur bénévole corrigera naturellement la coquille. Un lecteur professionnel a-t-il l'obligation de s'en tenir au texte, et de lire les coquilles telles quelles?

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