Au lieu-dit Noir-Étang

L'ouvrage:
Août 1926, Chatham, petite ville de Cape Cod.
Elizabeth Channing arrive en tant que professeur d'arts plastiques à Chatham School, école pour garçons. Au long de l'année qu'elle y passera, elle se liera d'amitié avec Henry Griswald, le fils du directeur de l'école. Mais selon le procureur, elle sera aussi la cause des morts de Noir-Étang.

Critique:
Thomas H Cook installe une ambiance particulière. On se croirait dans une histoire du dix-neuvième siècle, une sorte de mélange entre les soeurs Brontë (il fait d'ailleurs allusion à Emily) et Émile Gaboriau.
Entre non-dits, malentendus, interprétations des uns et des autres, demi-vérités (sauf pour Henry et le lecteur qui finissent par tout savoir), le romancier emporte lecteurs et personnages de rebondissements en révélations jusqu'à une fin qu'on sait inéluctable.

Le récit est raconté par Henry. Il est à présent un vieil homme, et se souvient de cette année de son adolescence. Cela permet à l'auteur de faire quelque chose qui ne me plaît pas trop. Henry émaille son récit de considérations sur des événements que le lecteur ne connaît pas encore. Nous savons donc très vite qu'il y a eu des morts, et qu'Elizabeth Channing en a été tenue pour responsable. En outre, au long du récit, avant qu'on sache ce qui s'est passé, le narrateur raconte certaines choses arrivées pendant le procès. Je n'aime pas cette façon de faire, d'abord parce que c'est une manière déloyale d'appâter le lecteur (ça me fait davantage rager que mariner), et aussi parce qu'au final, le lecteur doit reconstruire le puzzle. C'est une histoire dont le narrateur bouleverse quelque peu la chronologie, alors que celle-ci aurait pu être respectée. Certains diront que cela montre mieux l'état d'esprit d'Henry. Celui-ci repense à des aspects de l'affaire, puis aux conséquences, il ne peut s'empêcher de les ressasser, car cette histoire est un tournant de sa vie qu'elle affectera de manière irrévocable. En effet, cela renforce peut-être la dimension dramatique du récit.

Le narrateur se penche également sur lui-même, et analyse l'adolescent qu'il était alors: celui qui aspirait à une vie d'aventure, «au bord de la folie», comme il le lira, cette année-là, dans le livre du père d'Elizabeth. L'adolescent qui, dans toute son immaturité, méprisait l'existence simple qu'affectionnait son père, s'enflammait pour les grandes histoires d'amour, ne comprenait pas pourquoi ceux qui les vivaient ne le faisaient pas jusqu'au bout...

La mère d'Henry n'est pas vraiment sympathique, car elle semble souvent en colère, aigrie, amère. Cependant, elle n'a pas toujours tort. À un moment, elle dit à son fils de voir les choses du point de vue de la personne flouée. Henry a bien du mal, mais le lecteur, ainsi qu'Elizabeth Channing, le voient. Ce n'est pas parce que la personne flouée semble peu aimable qu'elle n'est pas dans son droit.

Il est également intéressant de voir que les conséquences ont affecté bien plus de monde et bien plus profondément que ce qu'aurait pu penser Henry adolescent. Une personne devait savoir que cela dévasterait tout. Elle a essayé d'arrêter le cours des choses...

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Guy Moign pour les éditions Sixtrid.

Je trouve le choix de ce comédien judicieux. Sa voix basse et profonde rend parfaitement l'ambiance du roman. Il aurait été facile d'en faire trop, de prendre une intonation niaise et larmoyante, réduisant à néant les efforts de l'auteur. Le jeu du comédien est toujours approprié, ni trop emporté ni trop sobre. Il rend, avec justesse et profondeur, tous les sentiments exprimés par les protagonistes.
D'autre part, moi qui ai adoré ses interprétations passées («Le testament français», «Thérapie», «Le rocher de Tanios»...), et qui ne l'avait pas entendu depuis longtemps, j'ai été ravie de le retrouver.

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