La trace

L'ouvrage:
Le narrateur est français. Il vit au Japon depuis plus de trente ans. Il gagne bien sa vie, est marié...
Un jour, il reçoit une lettre banale en apparence. Pourtant, elle remet sa vie en question.

Critique:
J'ai un sentiment mitigé quant à ce roman. Il m'a plu, mais je ne le recommanderais pas sans réserve.

C'est d'abord l'intrigue que j'ai trouvée un peu bancale. Disons que certaines ficelles sont un peu grosses. Le narrateur nous dit que la lettre remet sa vie en question, qu'il doit avouer que sa vie n'est pas aussi rose que ce qu'on pourrait croire, que lui-même n'est pas irréprochable, comme il avait voulu se le faire croire. Un peu plus tard, on découvre le contenu de la lettre. Certes, la personne compare deux portraits du narrateur où il semble totalement différent. C'est intéressant, mais pourquoi cela remettrait-il tout en cause? On le comprend mieux ensuite, à l'instar du narrateur, mais au départ, ce n'est pas évident. Si le narrateur avait tout compris dès le départ, j'aurais pu admettre qu'il retarde le moment de tout avouer, mais au commencement, il ne comprend pas lui-même pourquoi cette brutale remise en question doit avoir lieu.

Le roman est structuré d'une manière que je n'aime pas: on navigue entre le présent et le passé du narrateur. Bien sûr, ces va-et-vient prennent tout leur sens à la fin, mais j'ai trouvé l'histoire trop morcelée. Pourtant, le retour en arrière était nécessaire... J'aurais peut-être moins alterné, à la place de l'auteur.

La troisième chose qui m'a gênée, c'est le coup de foudre. Je ne m'y fais pas. ;-) Pour moi, ce n'est pas crédible. D'autre part, ici, c'est renforcé par le fait que les deux personnes arrivent difficilement à communiquer à cause de la barrière linguistique.
Et puis, je dois dire que j'ai été déçue de découvrir pourquoi le narrateur remettait tout en question. En effet, dès le départ, j'ai flairé un roman de qualité, et j'ai trouvé que ce genre d'explications était trop facile, et aurait pu être utilisée par n'importe quel auteur de roman Harlequin.

D'un autre côté, le livre est bien écrit.
De plus, l'auteur parvient sans peine apparente à plonger son lecteur dans les pensées de son personnage. On fait un bout de chemin avec lui, on a l'impression de le connaître. Il a une personnalité assez creusée pour être sympathique, et Richard Collasse a fait en sorte que le lecteur puisse s'identifier à lui.
Quant à l'histoire d'amour, elle peut aussi être vue de manière positive. Même si cela paraît gros, on peut voir cela d'un autre point de vue: des vies humaines broyées par une société, des conventions, une prétendue bienséance. Grâce au contexte, le côté cliché peut être gommé. (Pour ma part, je vois les deux aspects, c'est pour ça que j'en parle négativement et positivement.)

Par ailleurs, le roman est une odyssée au coeur du Japon, de sa culture, de ses moeurs. À travers le passé et le quotidien du narrateur, le lecteur découvre ce pays. J'ai vraiment aimé cette immersion. J'ai bien ri (c'était le but) lorsque le narrateur raconte toutes les bévues qu'il a commises au début de son premier voyage au Japon. Je les aurais sûrement commises. J'avais l'impression (à l'instar du narrateur), qu'il était déjà compliqué de faire des choses du quotidien comme manger et se laver, et je ne m'imaginais pas vivre là-bas. Je trouvais plus plaisant d'entendre le récit d'un autre. De plus, le contraste est assez frappant: le jeune homme inexpérimenté, et l'homme de cinquante ans qui semble être comme un poisson dans l'eau, qui se fâche, même, quand on lui répond en anglais alors qu'il s'est adressé à son interlocuteur en japonais. Il est également intéressant de voir comme le narrateur sait (comme on le lui a conseillé), garder sa culture et s'imprégner de la culture japonaise. La façon dont il désarçonne les petits voyous qui lui cherchent noise est assez amusante et inattendue.
Il y a beaucoup d'autres passages humoristiques dans le roman, même si certains sont un peu lourds, comme la scène dans l'avion où un passager explique au narrateur que les japonaises vont l'adorer.

Après trente ans passées au Japon, après avoir appris ce pays, ses gens, sa culture, après l'avoir, en quelque sorte, apprivoisé, le narrateur se rend compte que c'est le Japon qui l'a trahi. En effet, c'est à cause d'une façon de penser, d'une indifférence méprisante, d'un racisme accepté voire de bon ton, que des vies ont été détruites. C'est un ironique coup de poignard que reçoit le narrateur. Il aurait dû le savoir, car on lui a bien dit, lors de son premier voyage, que la «gentillesse» et l'émerveillement pour son exotisme étaient une façade, quelque chose d'artificiel. Il plaît du moment qu'il va repartir, et qu'il ne fait rien d'important...

Détails à ne pas lire si on n'a pas lu le roman:
Lorsque le narrateur pense que son ancien amour veut lui sous-tirer de l'argent, la ficelle est un peu facile. J'avais deviné depuis longtemps, par de petites phrases d'Akan, que leur fils était mort.
La fin reste un point d'interrogation. Le narrateur va-t-il précipiter son geste? Va-t-il le remettre à plus tard? Va-t-il se laisser reprendre par sa vie routinière et confortable? Je n'aime pas trop cette fin. J'aurais aimé savoir. Peut-être que c'est au lecteur de trancher en s'appuyant sur ce qu'il sait du narrateur.

Remarque annexe:
Le narrateur n'est pas nommé. Cependant, certains indices donnent à penser que l'auteur lui a donné son prénom. Il explique qu'il y a sept lettres, qu'il se prononce très différemment en anglais et en français (que par exemple, on ne prononce pas la dernière lettre en français), qu'il y a des «r»...

Éditeur: éditions du Seuil.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Hélène Leroy pour l'association Valentin Haüy.
Je n'ai pas l'orthographe exacte du nom de la lectrice, je lui présente donc mes excuses si celui-ci est mal écrit.
Je tiens à remercier la lectrice qui a épelé un mot. Sans cela, il aurait été plus difficile de comprendre la phrase. Je trouve dommage qu'elle n'ait pas épelé certains noms propres, mais elle est la seule lectrice (exceptés ceux qui enregistrent exclusivement pour moi) qui épelle parfois des noms ou des mots délicats. Je trouve cela gentil et attentionné de sa part.

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