Deux soeurs

L'ouvrage:
Des années durant, Sara a fait en sorte de rabaisser, voire de persécuter sa soeur, Emma. Emma a toujours tenté de comprendre et d'excuser sa cadette.

Critique:
Madeleine Chapsal étant capable de sortir des livres assez sympathiques, et d'autres vraiment trop légers pour moi, je me suis laissée tenter par ce roman dont le résumé promettait un récit intéressant, à condition qu'il soit bien fait.

L'auteur expose bien à quel point on peut aller loin lorsqu'on est mené par la jalousie et la rancoeur. Tout en blâmant Sara,, le lecteur ne pourra s'empêcher de se demander comment il réagirait à sa place. Car tout est basé sur des ressentis, et un être humain qui se sent floué, mal-aimé, déconsidéré, ne peut pas passer son temps à courber l'échine. Quand on est aveuglé par la frustration et la jalousie, renforcées par le manque de communication, on ne peut pas dire comment on réagira.
C'est pareil pour Emma. On la plaint, bien sûr, mais elle est guidée par la culpabilité et la compassion. Comment réagirions-nous si nous nous sentions coupables vis-à-vis d'un frère ou d'une soeur qui se sentirait rejeté, à tort ou à raison?
Au long de ma lecture, j'ai pensé que j'essaierais de mettre les choses à plat, connaissant mon caractère, de quel côté que j'aie été, mais en fait, je n'en sais rien.
Plus tard, lorsqu'Emma s'éloigne, Sara n'est pas satisfaite, car son souffre-douleur lui manque. Elle ne peut plus la tourmenter. Là encore, le lecteur pense à des situations connues, ou du moins, plausibles.
Cette façon de faire est à la fois un point positif et un point négatif. C'est positif parce que les situations sont assez communes, et que le lecteur peut facilement retrouver des choses vécues ou... à vivre. Mais c'est négatif, parce que les personnages ne sont pas assez creusés. Rien ne fait que Sara et Emma sortent du lot. Rien ne fait qu'on les appréciera pour elles. Elles n'ont aucune particularité. Elles semblent n'avoir pas vraiment de personnalité, et se laisser guider par des sentiments que les dieux leur auraient envoyés pour observer des guerres entre terriens. ;-)

L'auteur raconte la manipulation psychologique avec succès. C'est bien fait parce que ce n'est pas trop bien huilé. Si Sara parvient à accomplir certaines vilenies, elle ne réussit pas à chaque fois. Si certains la croient, d'autres ne marchent pas du tout. C'est plus réaliste que dans certains romans où tout le monde, manipulé par une personne froide, appliquée, déterminée, croit que l'héroïne est folle et paranoïaque. En outre, ce n'est pas Sara qui fait échouer les relations amoureuses d'Emma en la dénigrant auprès de ses amants. J'ai été reconnaissante à l'auteur de ne pas utiliser cette ficelle éculée et clichée.

Autre chose est intéressant: les deux soeurs n'ont pas grandi détestées par des parents acariâtres. Edgar et Marianne sont sympathiques, mais ayant été pris de cours par leur paternité, ils n'ont pas su aimer leur fille cadette, sans s'apercevoir que cela la consumait. Cette situation, plus insidieuse que si les parents avaient maltraité leurs enfants, est également intéressante, parce que plus subtile que ce qu'on aurait pu imaginer.

J'ai trouvé dommage que le livre commence, pour ainsi dire, à la fin. Le début en dévoile trop. Le lecteur sait déjà comment cela se termine. Il peut même deviner comment ça a pu arriver. Cela gâche un peu la lecture. Et puis, il n'était pas nécessaire de commencer le livre ainsi.
D'autre part, je trouve que la fin retombe un peu. On dirait que l'auteur ne savait pas vraiment comment achever son roman. Elle a trouvé une échappatoire peu satisfaisante, à mon avis.

Autre chose m'a agacée. Apparemment, Emma a rencontré (au moins deux fois), des hommes qui l'ont réellement aimée. À chaque fois, ils l'ont quittée parce qu'elle était stérile. Je trouve cela réducteur. Cela signifie qu'avoir des enfants est plus important qu'un amour fort et vrai. Cela signifie qu'il vaut mieux avoir des enfants, même avec une personne qu'on n'aime pas vraiment (surtout si on en aime une autre!). Normalement, c'est un tout: on ne choisit pas quelqu'un en fonction de cela. J'imagine bien le couple qui ne s'aime pas vraiment, mais qui veut des enfants, et dont les enfants sont malheureux, sentant que leurs parents ne s'aiment pas.
On me demandera donc comment faire si on veut des enfants, et qu'on aime quelqu'un qui est stérile. Je répondrai que l'adoption existe. Bien sûr, elle n'est pas du tout simple, mais il y a peut-être d'autres procédures que je ne connais pas. Il y a aussi ceux qui argumentent qu'ils veulent un enfant de leur sang, et que donc, ils ne peuvent pas adopter. Outre que je trouve l'argument fallacieux, là encore, il y a des procédures médicales possibles. Bien sûr, à l'époque où se passe le roman, elles ne devaient pas être si développées, mais je trouve quand même que quitter une personne réellement aimée parce qu'elle est stérile, c'est très discutable!

Remarques annexes:
À un moment, la lectrice dit Sara à la place d'Emma. Est-ce un lapsus ou une coquille? Si c'était une coquille, je pense que la version audio aurait dû la corriger. Cela n'aurait pas été ce qu'il y a écrit dans le livre, mais pour moi, il est évident qu'un lecteur doit corriger les coquilles! Si c'est un lapsus, cela m'étonne, car je sais que les comédiens sont contrôlés.
L'auteur fait un pléonasme quand elle écrit «un minuscule petit bouquet».

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Élodie Huber. Ce livre m'a été offert par les éditions Thélème.
J'apprécie la voix et le jeu d'Élodie Huber. Ici, elle a trouvé la distance nécessaire pour raconter cette histoire. Souvent, je préfère qu'un lecteur s'implique davantage, mais ici, il me semble qu'il fallait que la lectrice mît une distance entre elle et les personnages. Elle décrit les faits, et adopte le ton qui va bien avec l'espèce de «précision chirurgicale» du texte.

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