Auteur : Carrère Emmanuel

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mardi, 29 janvier 2013

La moustache, d'Emmanuel Carrère.

La moustache

L'ouvrage:
Ce soir-là, le personnage principal (dont nous ignorons le prénom), demande à sa compagne, Agnès, ce qu'elle penserait s'il se rasait la moustache. Elle répond que ce serait une bonne idée. Pendant qu'elle fait les courses, il le fait. Lorsqu'elle rentre, Agnès semble ne rien remarquer. Les amis chez qui le couple va dîner semblent également ne rien remarquer. Il trouve que la plaisanterie est drôle, mais qu'il ne faudrait pas la prolonger.

Critique:
Il est audacieux d'écrire un roman avec ce genre d'idées de départ. Au début, on trouve cela loufoque. Puis, à l'instar du héros, on finit par en perdre son latin. Au début, l'histoire est très bien menée, le lecteur est aussi déboussolé que le personnage, et il finit, tout comme lui, par échafauder plusieurs hypothèses quant à la santé mentale dudit personnage ou d'Agnès. C'est à la fois amusant et terrifiant parce que cela part d'un désaccord idiot, et que cela prend d'énormes proportions. J'ai apprécié le fait que l'auteur transformait un amusement en cauchemar.

En outre, Emmanuel Carrère s'y entend pour faire monter l'angoisse et perdre son lecteur. Errant au gré des circonvolutions du cerveau du personnage, j'ai tour à tour adhéré à ses hypothèses, puis les ai réfutées, sans être plus avancée. Plusieurs hypothèses cohabitent, et toutes sont défendables, ce qui rend le tout d'autant plus passionnant.
Comme tout est raconté du point de vue du personnage, le lecteur est dans sa tête, et il prend certaines choses pour acquises... C'est très bien imaginé, car cela ajoute une dimension oppressante à l'angoisse. Le lecteur n'est pas en position de force, il n'est pas celui qui sait.
L'anecdote est si banale, au départ, qu'on s'identifie au personnage, et qu'on imagine très bien que ce genre de choses pourrait arriver.

Il est tout de même dommage qu'un livre si court souffre de lenteurs. En effet, à partir de ce que j'appelle arbitrairement la deuxième partie du livre, on n'avance plus vraiment. Le personnage fait des choses, s'interroge, mais tout cela m'a paru être du remplissage.

Il était assez hasardeux de commencer un ouvrage sur une idée de ce type, car le lecteur attendra une fin à la hauteur du reste. Je n'ai pas vraiment apprécié celle du roman, mais force m'est de reconnaître qu'il n'y avait pas grand-chose à faire d'autre. Je pense à d'autres possibilités, mais elle ne me satisfont pas. La fin choisie par l'auteur est la plus plausible. Ma déception vient de ce que je m'attendais à une chute.

Afficher Attention: je dévoile des pans de l'intrigue.Masquer Attention: je dévoile des pans de l'intrigue.


Cependant, il y a des incohérences. Pourquoi le personnage retrouve-t-il les poils de sa moustache puisqu'il n'en a jamais eu? On me dira que cela peut être des poils de barbe.
À la fin, Agnès est-elle réellement là ou bien le personnage fait-il un pas de plus dans la folie? Il semblerait qu'elle soit là puisque quelqu'un le dit au personnage. Mais peut-être imagine-t-il également cela... D'ailleurs, qu'est-ce qui est «vrai» dans tout ce qu'il nous raconte? Ce flottement est bienvenu tout au long du roman, mais il est dommage que la fin ne le dissipe pas vraiment. C'est sûrement ce qu'a voulu l'auteur. Je comprends cela, même si cela m'a plutôt mise mal à l'aise.

Éditeur: Gallimard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marina Froidevaux pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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mardi, 19 juin 2012

La classe de neige, d'Emmanuel Carrère.

La classe de neige

L'ouvrage:
Nicolas va en classe de neige. Il n'a pas vraiment envie, mais sa maîtresse a insisté. Son père l'y amène, et s'en va. quelques minutes après, on se rend compte que le garçonnet a oublié son sac dans la voiture de son père. Il va falloir se débrouiller pour qu'il ait des affaires.

Critique:
Dès le départ, l'auteur installe une atmosphère lourde, étouffante. L'oppression du lecteur ira croissant, à mesure qu'un étau impalpable, mêlé de peur et de tension se resserre. Cela vient de plusieurs choses. En effet, outre une intrigue implacable, Emmanuel Carrère sème le trouble de diverses manières.

Au début, le lecteur sera mal à l'aise, lorsqu'un camarade (Hodkan) proposera de prêter un pyjama à Nicolas. C'est un geste amical et banal. Cependant, le romancier l'assortit d'explications qui déstabilisent le lecteur. Tout au long du roman, Hodkan sera une source de questionnement et d'angoisse. On le sait instable, et dès qu'il agit gentiment, on a peur que cela cache quelque chose de mal. C'est cristallisé dans la scène vespérale où il explique à Nicolas ce qu'il a fait lors de son escapade. Et là encore, le lecteur ne saura jamais vraiment quelles étaient les intentions d'Hodkan, et ce qu'il a réellement fait, par la suite, cette nuit-là.
C'est également Hodkan qui, avant d'être puni, posera les questions qui font mal, Ridiculisant les adultes en les forçant à admettre qu'ils disent n'importe quoi pour rassurer les enfants.

Le non-dit est une autre source de tension. Certaines choses sont dites à demi-mots, d'autres sont sous-entendues. Nicolas est le réceptacle de cette tension. Garçonnet frêle, à fleur de peau, s'inventant des histoires effrayantes, voyant toujours le pire, il respire le mal-être. Il n'est vraiment heureux que quand il est malade.
Il imagine souvent d'horribles choses, c'est pourquoi on n'a pas besoin de lui dire ce qui est découvert à la fin. Il le savait avant, au moment où Hodkan lui a parlé, ce qui veut dire qu'au fond de lui, il savait. Un lecteur pervers (comme moi) se demandera comment il se faisait qu'il savait. Fut-il victime? Cela expliquerait son perpétuel mal-être.
Le concernant, j'ai oscillé entre compassion et exaspération. On a envie de le protéger, mais ses attitudes pleurnichardes, et surtout ce qu'il fait, ensuite, pour se rendre intéressant sont pénibles. Bien sûr, cela le rend complexe, et donc plus épais...

L'évocation de la fête foraine devrait être quelque chose de positif: c'est un endroit où on se divertit, où on s'amuse. L'auteur prend un malin plaisir à pervertir cela, et fait de la foire une source d'angoisse permanente au long du roman. Une chose s'y est passée, et Nicolas l'a amplifiée, lui donnant des proportions incroyables, cauchemardant même à son propos.

Quelques personnages lumineux tranchent dans cette atmosphère glauque, voire sordide. Il s'agit d'abord de Patrick. Solaire, rassurant, rieur, il semble toujours avoir une solution pour tirer Nicolas d'un mauvais pas... sauf à la fin, bien sûr, mais personne n'en a.
Il y a également la jeune fille rencontrée au chapitre 30. Sa beauté et son sourire sont comme une promesse de renouveau, un espoir. Mais Nicolas ne peut bénéficier de la compagnie de ces personnages positifs très longtemps.

Le livre est structuré de manière linéaire, excepté le chapitre 26. Au début, j'ai pesté après l'auteur, pensant qu'il révélait quelque chose sur la fin en mettant ce chapitre ici. Cependant, il n'en est rien. Il n'utilise pas cette ficelle que je déteste, et que trop d'auteurs emploient, dévoilant certaines choses tout en faisant languir le lecteur. À la fin, on se ren compte que ce chapitre obscurcit plutôt le tout. En tout cas, il m'a donné envie d'en savoir plus. Peut-être n'ai-je pas assez lu entre les lignes.

Je sais que ce livre a eu un prix. Malgré cela (pour moi, un prix est rarement synonyme de qualité, et me fait plutôt fuir), j'ai eu envie de le lire. Je n'arrive pas à dire si je l'ai aimé ou pas. L'auteur raconte une histoire d'apparence banale, et la maîtrise parfaitement. Cependant, je suis restée distante quant aux personnages. L'intrigue est bien construite, mais les personnages ne sont pas attachants.
Mention spéciale à la maîtresse, toujours désignée par ces deux mots. C'est un concentré de mièvrerie, de bêtises, d'anti-pédagogie... Quelle ironie, étant donné son métier. ;-)

Éditeur: POL.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Isabelle Chabanel pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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