Mon petit mari

L'ouvrage:
Solange et Léon se marient. Solange est plus grande que son Léon. À ceux qui les trouvent mal assortis, elle réplique avec aplomb. Après tout, si des femmes épousent des hommes plus grands qu'elles, le contraire est possible.
Mais voilà que Léon se met à rétrécir de manière inexplicable.

Critique:
À mi-chemin entre la fable et le conte, ce roman est une critique féroce et ô combien fondée de l'humanité. Pascal Bruckner attaque l'homme dans ce qu'il a de plus vil et de plus ancré en lui: son absence d'empathie, son refus catégorique d'accepter la différence, sa propension innée à s'en prendre aux plus faibles. Dès lors qu'il rétrécit, Léon est brimé par ses propres enfants qui en ont honte, et le voient comme un objet encombrant. Il lui est impossible de se montrer un tant soit peu sévère envers eux: ils lui rient au nez. Ils ne peuvent pas le respecter en raison de sa taille.
Quant à Solange, elle se montre plus patiente et plus tolérante (pendant un temps), mais je me demande si ce n'est pas par une savante combinaison de son amour défunt pour Léon et de sa piété. Elle tient à se montrer amène avec Léon parce qu'elle est croyante. J'aurais préféré qu'une conscience naturellement portée vers le bien fasse d'elle quelqu'un d'attentionné envers la petite créature. Agir au nom d'une croyance et non d'une bonté naturelle, d'une réelle envie d'apporter du bonheur à l'autre, ce n'est pas, selon moi, une bonne façon d'être.
Ces personnages tous aussi méprisables les uns que les autres m'ont rappelé ceux de Kafka dans «La métamorphose». Si, au début, Grette et ses parents tentent de s'adapter à ce qu'est devenu Gregor, à la fin, ils le laissent mourir en se donnant bonne conscience. On ne peut pas dire que ce soit des personnages intentionnellement méchants. Leur vilenie n'est pas inscrite sur leurs visages, cependant, cet acte accompli presque en douceur (si j'ose dire), révèle leur profond égoïsme, et plus encore.
En fin d'ouvrage, l'auteur donne des titres et des auteurs dans la lignée desquels s'inscrit «Mon petit mari». En les lisant, je me suis rendue compte que je n'y avais pas pensé, mais que je voyais bien la cohérence du propos. Cependant, il me semble que la nouvelle de Kafka aurait pu être citée.

Pascal Bruckner enfonce davantage le clou en montrant que les seuls êtres qui ne se préoccupent pas de l'apparence de Léon sont les animaux. C'est Fanfreluche, la chatte, qui l'aidera au plus fort de sa décrépitude. C'est la mésange qui ira vers lui quelle que soit sa forme. Je suis convaincue que si l'homme est en général incapable d'empathie et d'acceptation des différences, les animaux le sont, eux. C'est pourquoi je jubile de voir que je ne suis pas la seule à penser ainsi. Peut-être que l'auteur n'a pas souhaité aller aussi loin que ce que propose mon interprétation, mais j'espère bien qu'il a voulu dire ce que j'ai compris.

N'oublions pas la critique de la façon dont certains élèvent leurs enfants. Ici, Solange gronde ses enfants lorsqu'ils commettent des dégâts matériels, mais jamais lorsqu'ils manquent de respect à qui que ce soit. Cela donne un Baptiste hyperactif (l'un des grands maux d'aujourd'hui auquel on attribue beaucoup de problèmes), travaillant mal en classe, et plus irrespectueux que jamais. Cela donne aussi des enfants qui ont besoin de l'exténuateur: merveilleuse machine créée pour fatiguer les hyperactifs. On soigne les symptômes, mais pas les causes du mal.
J'aime beaucoup la façon dont l'auteur s'y prend pour pointer du doigt certains défauts de notre société.

Le romancier montre également la capacité d'adaptation de l'être humain confronté à une situation à laquelle il ne peut rien faire. Là encore, je trouve cela très juste, et très bien raconté. Léon ne peut rien changer, alors, il s'adapte comme il le peut.

Éditeur: Bernard Grasset.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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