Ce que j'ai vu et pourquoi j'ai menti

L'ouvrage:
1947. Joe Spooner revient à peine de la guerre. Sa femme (Beverly), sa belle-fille (Evie), et lui décident de partir en vacances en Floride.
Là-bas, ils rencontrent Peter Colridge, un soldat qui combattit aux côtés de Joe. Celui-ci n'est pas vraiment ravi de le voir. Il n'en va pas de même pour Evie et Beverly qui semblent charmées par un homme avec tant de prestance.

Critique:
Tout est vu par les yeux d'Evie, qui a bientôt seize ans. J'ai trouvé que l'auteur analysait très bien ce personnage: une adolescente profondément attachée à ses parents, connaissant ses premiers émois, souhaitant qu'on la traite comme une adulte, mais ne l'étant pas encore vraiment. À ce sujet, les adultes sont assez agaçants. Ils traitent Evie comme si elle avais dix ans, la confinant dans une espèce de bulle. Étant donné que sa mère l'a toujours maintenue dans l'enfance, Evie peut se montrer naïve, voire un peu crédule. Elle voit des indices évidents, et ne sait pas les interpréter. Pourtant, lors de la scène du cinéma, et même lorsque sa mère prétexte une migraine pour aller se coucher, le lecteur sait, et se demande comment la candide Evie fait pour se voiler la face à ce point.

Le fait que nous assistons à tout du point de vue de la jeune fille a un autre avantage: le lecteur doit interpréter ce que voit Evie. Entre les mots et les gestes échangés par les adultes, le lecteur devine une vie sous-jacente, des non-dits, des malentendus, des déchirements dont l'adolescente semble quelque peu préservée au moins jusqu'à la moitié du roman. Pendant ma lecture, j'avais envie de croire les interprétations d'Evie, j'avais envie de rester dans quelque chose de simple, de gentil, sans complications... une manière de préserver une espèce d'innocence. Pourtant, il était clair que tout ce qui est ressenti par le lecteur n'est pas de la surinterprétation.
Judy Blundell maîtrise parfaitement intrigues et personnages, à ce sujet.

Ce livre est un cruel roman d'apprentissage. En un été, Evie va découvrir les intentions sous les mots, les mensonges que certains adultes débitent si aisément... Elle se rend compte, de la pire manière qui soit, qu'elle ne peut avoir confiamce en personne. J'ai d'ailleurs trouvé que c'était elle la plus adulte, la plus responsable du roman. Ses parents et Peter sont restés dans leur frivolité, leur mesquinerie, leurs enfantillages. Si ce qui arrive dépasse Evie, à qui on ne dit rien, qu'on tente d'enfermer dans l'ignorance, c'est elle qui agira de la manière la moins puérile possible. Et c'est elle qui décidera de se souiller, en connaissance de cause.
Evie fera une entrée fracassante dans le monde des adultes, et le lecteur n'est pas loin de penser qu'il aurait bien pris la jeune fille par la main pour retourner avec elle dans celui de l'enfance.

À l'instar d'Evie, le lecteur devra supposer ce qui s'est passé. Chacun doit se faire son idée. Moi qui, d'habitude, suis optimiste, j'opte sans hésitation pour la solution la plus répugnante.
Dans le même ordre d'idées, le lecteur devra additionner mensonges, demi-vérités, interprétations de chacun des trois adultes pour essayer de découvrir la vérité. Ici, tout n'est pas tout blanc ou tout noir, du moins, en ce qui concerne les raisons pour lesquelles Peter et les Spooner se sont retrouvés. Cette nuance est habile, et très bien rendue.
Malgré cela, aucun des trois adultes ne m'a paru sympathique. C'est un peu dommage, car seule Evie paraît être quelqu'un qui vaut la peine. Ici, si les trois adultes n'ont pas forcément tort sur tout, ils sont tous plus ou moins détestables, ce qui rend le tout un peu tiré par les cheveux.
Nonobstant ce petit bémol, je vous recommande ce roman bien écrit, qui ne souffre d'aucune longueur, et dont les personnages sont bien décrits et analysés.

Éditeur: Gallimard.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Anne Louis Dreyfus pour l'association Valentin Haüy.
Je n'ai pas l'orthographe exacte du nom de la lectrice, je lui présente donc mes excuses si celui-ci est mal écrit.
Outre une voix agréable et un ton dynamique, la lectrice a su interpréter ce roman de manière pertinente, évitant à la fois l'insipide neutralité et le redoutable surjeu.

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