Mémoire classifiée

L'ouvrage:
Franck Paramont est extracteur. Il se connecte à la mémoire de gens afin de rechercher certains souvenirs. Aujourd'hui, on l'a sorti de prison pour lui demander d'outrepasser une mortis memoria. Un certain Xavier Styx est mort, et son cerveau reste focalisé sur le moment de sa mort. Avant que cela ne s'étende, Franck doit explorer les souvenirs de l'homme afin de savoir s'il a trahi l'entreprise pour laquelle il travaillait. Cette opération comporte des risques, mais on promet à Franck une libération anticipée s'il s'y prête. Il accepte. C'est alors qu'il se découvre dans l'un des souvenirs de Xavier Styx.

Critique:
La première qualité de ce livre est son décor très bien planté. Par de multiples détails du quotidien, l'auteur ancre son lecteur dans un univers très crédible. Bien sûr, on retrouve des topoi du genre (les robots domestiques, les vidéophones, le fait que la pollution a déréglé la nature et accru les maladies, etc), mais c'est l'immersion que j'ai appréciée. Sylvain Blanchot ne se contente pas de semer quelques notions montrant qu'on est dans de la science fiction. Tous les gestes du quotidien sont régis par ces nouveautés techniques. Outre les exemples déjà cités, on peut trouver des fleurs qui ne fanent pas, des maquillages dont on peut voir ce qu'ils donneront avant de les appliquer... La monnaie est différente de celle que nous connaissons, certaines planètes sont colonisées, etc. Je suis très loin d'avoir tout détaillé. On me dira que tout cela est très classique s'agissant de science fiction. Certes, mais j'ai apprécié la facilité avec laquelle ces éléments sont insérés dans le quotidien des personnages. Et puis, certaines de ces choses feront un peu rêver. Mention spéciale à l'idée des publicités intelligentes: j'adore le concept!

Mais un décor bien planté ne serait rien sans une intrigue solide. Voilà l'autre qualité de ce roman. L'histoire démarre très vite, et le lecteur est tenu en haleine. La plupart du temps, j'ai été aussi perdue que Franck. Bien sûr, j'ai soupçonné un personnage à bon escient, mais je pense que c'était voulu par l'auteur. Je n'ai pas vraiment eu le temps d'échafauder des théories, car j'étais emportée par l'histoire et la frénésie avec laquelle elle se déroulait.

À un moment, Sylvain Blanchot s'amuse à égarer Franck et le lecteur par des affirmations assez perturbantes. C'est là que je pensais piéger le romancier. Soit il serait incohérent, soit il allait faire une fin comme celle de «Thérapie», de Sebastian Fitzek. Il n'en est rien: l'écrivain a su rester cohérent, et sa fin n'est pas comme ce que je craignais.
Ces affirmations ont l'avantage de plonger le lecteur dans une grande confusion mentale à l'instar de Franck. De ce fait, même si on cherche à comprendre, on se heurte à des éléments qui ne cadrent pas. J'aime beaucoup être fourvoyée par un auteur. Surtout si, par la suite, il se montre à la hauteur, ce qui est le cas ici.

On me dira que l'auteur reprend une ficelle éculée: l'homme enquête sur lui-même. En effet, mais il aborde cela sous un autre angle. D'autre part, c'est très bien amené, et cela ne commence pas ainsi dès le début. C'est abordé par le biais d'études de cerveaux, de recherches dans des souvenirs de manière informatique. Cela m'a rappelé «Intrusion», d'Elena Sender. Rassurez-vous, on ne retrouve aucune similitude dans l'intrigue, mais on retrouve ces idées à la fois captivantes et effrayantes d'exploration de la mémoire, du cerveau.

La «solution» est logique. Cela ne veut pas dire qu'elle soit bâclée ou prévisible. Elle s'insère très bien dans le récit, et expose certaines idées et façons de faire qui ne paraissent pas vraiment exagérées malgré leur noirceur. Bien sûr, on trouvera une certaine résonance avec les «solutions» d'autres thrillers, mais cela n'est pas tant au niveau des idées qu'à celui de la rapacité de l'homme, et de sa capacité à détourner tout projet qui, au départ, aurait pu «faire le bien». Et en cela, on ne peut que donner raison au romancier.
En outre, Sylvain Blanchot pose certaines questions pertinentes à plusieurs niveaux. L'oubli est-il préférable dans certains cas? Est-il possible? Que deviendra l'humanité (Franck entrevoit un ou deux scénarios assez crédibles)?

Ce roman est une oeuvre de science fiction, mais ce qui est raconté ne paraît pas si lointain dans le temps, surtout après la lecture de la note en fin d'ouvrage.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Marie-Philippe Lachaud.
Ce livre m'a été offert par les éditions du Masque dans le cadre de l'opération Masse Critique organisée par Babelio.

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