Auteur : Bertholon Delphine

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mercredi, 24 décembre 2014

Grâce, de Delphine Bertholon.

Grâce

L'ouvrage:
Noël 2010.
Nathan et Lise Bataille vont passer Noël chez leur mère, Grâce. Ils se rendent vite compte que de curieux phénomènes arrivent dans la maison. Comme si... elle était hantée. De plus, Grâce leur apprend que leur père, Thomas, est revenu après trente ans d'absence.

Critique:
Comme dans «Twist», l'écriture tient une grande place dans ce roman. Nathan raconte son histoire: il l'écrit à sa défunte épouse, Cora. Les chapitres alternent ce récit et le journal de Grâce, racontant des événements arrivés en 1981. Elle aussi écrit à l'absent. Thomas n'est pas mort, mais son travail l'oblige à être souvent sur les routes. On trouvera d'ailleurs d'autres similitudes entre les deux narrateurs qui feront comme un effet de miroir. Par exemple, en 1981, Grâce a l'âge de Nathan en 2010.
C'est par ce journal et d'autres lettres que le lecteur et Nathan apprendront toute l'histoire.

Comme à son habitude, Delphine Bertholon choisit une intrigue assez banale et y plante sa marque, rendant le tout original. Il y a d'abord cette maison à l'atmosphère inquiétante, presque gothique. Puis ces personnages qui dévoilent peu à peu ce qu'il s'y passe en 2010 et ce qui y arriva en 1981. Il y a aussi cette superstition dans laquelle Nathan ne peut s'empêcher de tomber lorsqu'il analyse notamment les chiffres et a l'impression que le 7 puis le 6 reviennent tout le temps dans sa vie. Et que dire de la lettre «C» par laquelle commencent les prénoms de trois femmes importantes dans le récit?
les personnages semblent prisonniers d'une espèce de malédiction qu'ils ont eux-mêmes créée, et dont ils ne tiennent pas vraiment à sortir, sauf Nathan.
Enfin, on trouve le thème de la gémellité abordé de manière intéressante. Colin et Soline, les enfants de Nathan, ont une prescience qui s'accorde avec cette ambiance à l'odeur de surnaturel. Ce n'est pas la seule manière dont ce thème est abordé, mais je ne peux pas trop en dire.
Par ailleurs, l'auteur mélange certains genres: un peu de surnaturel, un peu d'énigme, un peu de noirceur, une histoire de famille...

Les personnages sont bien décrits et analysés par la romancière, ce qui apporte une autre touche personnelle à l'intrigue. Chacun a sa vérité, sa façon d'être et d'agir. À y bien réfléchir, parmi les adultes, seuls Nathan, Cora et Claire me semblent valoir la peine. Nathan et Claire sont meurtris par la vie, mais ne le font pas payer aux autres, ou du moins, s'en rendent compte et tentent de réparer. Grâce, Thomas, Cristina, et Lise s'enferment dans leur égoïsme, s'engluent dans leurs raisonnements, ne se remettent pas en question. Grâce le fait, mais trop tard. En outre, ils ne se disent pas l'essentiel, ne parviennent pas à communiquer simplement. On se rend très vite compte qu'ils ne se connaissent pas vraiment.

Au milieu du chaos de vies dont certaines tentent de se reconstruire, il y a cette note humoristique qui est comme une petite lueur: je parle de la scène où Nathan recontacte Claire par l'intermédiaire du patron de cette dernière. Les choses ne sont pas simples, mais la cocasserie de la scène et son aboutissement accordent un répit à Nathan et au lecteur.

Au long du roman, le premier vers du chant des partisans (hymne de la résistance sous l'occupation) revient tel un lancinant refrain. Cela symbolise le fait que Nathan ne se laisse pas abattre malgré les embûches de taille qui jalonnent son chemin.

Éditeur: Jean-Claude Lattès.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Jacqueline Lens pour la Ligue Braille.

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jeudi, 22 août 2013

Le soleil à mes pieds, de Delphine Bertholon.

Le soleil à mes pieds

L'ouvrage:
La grande a vingt-quatre ans. Elle est infirmière. Elle est exubérante, aime vivre la nuit, dévore aussi bien la vie que la nourriture...
La petite a vingt-deux ans. Elle ne mange pas trop, semble avoir peur de vivre, de côtoyer les autres, ne travaille pas.
Elles sont sœurs.

Critique:
Qu'on apprécie ce roman ou pas, il faut reconnaître cette incontestable qualité à son auteur: son style. En effet, ce roman est le troisième que je lis d'elle, et à chaque fois, le style est différent. Delphine Bertholon sait mettre son style d'écriture au service de ses personnages et de leur histoire. Ici, ses phrases courtes, parfois maladroites (à dessein, bien sûr), parfois décousues, le tout au présent de l'indicatif sont parfaites pour décrire l'esprit de ces deux jeunes filles abîmées par la vie, enfermées dans un traumatisme dont elles ne peuvent s'affranchir. Plus la syntaxe est brouillée, plus le tout semble déconstruit, plus on admire la maestria avec laquelle l'auteur a travaillé son style afin de le rendre le plus percutant possible, et de montrer avec finesse le délabrement intérieur de ses héroïnes. Lorsque des personnes extérieures au monde des deux jeunes filles y font une brève apparition, le style devient simple, terre à terre. Cela tient aussi aux choses dont parlent ces personnes. Par exemple, la réunion bougies et les remarques de ses participants semblent très futiles voire ridicules lorsqu'on lit, superposées à ces remarques, les réflexions et le mal être constant de la petite. Il en va de même pour Gladys qui étale son autorité et ses caprices. L'auteur sait parfaitement montrer l'abîme qui sépare toutes ces situations très communes de celle de la petite.

Il m'a été un peu dur d'entrer dans ce livre oppressant, qui décrit l'état d'esprit des deux jeunes filles avec précision et méticulosité. Cependant, à mesure que j'avançais dans ma lecture, j'appréciais de plus en plus cet ouvrage. Sans complaisance, Delphine Bertholon décrit les rapports compliqués de ces deux jeunes filles qui, semble-t-il, ne peuvent vivre l'une sans l'autre, et si elles gèrent très différemment leur détresse, ne parviennent pas à vivre dans notre monde. La grande s'y jette à corps perdu telle une tornade, la petite s'enveloppe dans du coton pour s'en extraire. Elle semble friable, naïve...

Le style marque aussi l'évolution des personnages. Les prénoms des jeunes filles ne sont dévoilées que tardivement. Les anonymiser, les désigner par «la grande» et «la petite» les dépersonnalise, les enferme d'autant plus. En outre, cela pousse le lecteur à imaginer les choses d'une certaine façon. Petit à petit, on se rend compte que ce n'est pas aussi «simple».
Le narrateur est omniscient, et exprime les choses du point de vue de la petite. Au dernier chapitre, c'est un personnage qui s'exprime. Le lecteur comprendra très vite pourquoi ce glissement.

Bien sûr, l'auteur finit par dévoiler, par petites touches, le passé des sœurs. Avant cela, elle parsème son roman d'indices qu'on ne comprendra vraiment qu'en découvrant l'événement qui a tout changé. J'aime beaucoup cette façon de faire qui, là encore montre un auteur de talent.
Accessoirement, je pensais avoir deviné très vite, et en fait, je n'ai rien su avant que la romancière ne donne la solution.

Au milieu de ce chaos moral, l'écrivain distille quelques minuscules et timides notes d'espoir: un souvenir lumineux, une rencontre, la symbolique des sandales, etc, mais aussi cette idée à laquelle la petite se raccroche comme une forcenée: un jour, elle aura de la chance. Reste à savoir si la noirceur l'emportera sur le soleil. C'est ce que vous découvrirez en lisant ce livre.
Quant à la fin, elle n'est pas bâclée. Elle est préparée au long du roman et l'auteur prend le temps de nous la décrire. J'avais peur qu'elle s'arrête après un certain événement, ce que j'aurais trouvé frustrant, mais non.

Un roman grave, profond, intime, où les sentiments sont à fleur de peau.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Jean-Claude Lattès

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mardi, 25 juin 2013

Twist, de Delphine Bertholon.

Twist

L'ouvrage:
À onze ans, Madison Etchart a été kidnappée. Elle est maintenant enfermée dans une cave. Elle écrit. Elle se raconte. Cela l'aide à ne pas sombrer dans la folie.

Critique:
Ce livre est à plusieurs voix: Madison écrit dans ses cahiers, Léonore (sa mère) lui écrit des lettres, Stanislas (qui donnait des leçons de tennis à la fillette) écrit l'histoire d'amour qui fut un tournant de sa vie. De plus, ce n'est pas toujours chronologique: la première intervention de Stanislas se passe très peu de temps avant la fin... Au début, j'ai été un peu gênée par cette structure (surtout par le début qui est là pour faire mariner le lecteur), mais outre qu'elle trouve une explication à la fin, je l'ai très vite appréciée. Delphine Bertholon met ces trois vies en regard, ces trois souffrances qui ne peuvent se comparer, et dont l'une semble bien triviale par rapport aux autres. La romancière explique comment on avance malgré tout, comment l'espoir peut être à la fois dangereux et salvateur. Avec sensibilité, elle montre la détresse des parents de Madison qui s'exprime différemment. Il est également intéressant de voir qu'un autre événement découle directement de l'enlèvement de l'enfant, que cet événement aurait été annulé si elle était rentrée chez elle, ce soir-là.

Madison est sûrement le personnage le plus complexe, le mieux réussi du roman. Il était risqué de décrire les états d'âme d'une enfant en restant crédible. L'auteur s'en tire très bien. Au départ, Madison n'est pas une adolescente clichée, elle a plutôt l'air normal. Entre ses crises de désespoir, elle trouve le moyen de se construire en s'aidant de l'écriture. Ce qu'elle vit l'oblige à analyser sa situation, à s'emparer du moindre indice. Elle reste extraordinairement lucide et combattive. Elle ne se voile jamais la face. Il y a même une chose qu'elle aurait pu choisir d'ignorer, mais non: elle a toujours agi en connaissance de cause. C'est un personnage très fort, admirable, voire héroïque.

L'histoire de Stanislas paraît un peu fade à côté de celle de l'adolescente. Cependant, cela permet au lecteur de découvrir son caractère. En outre, tout au long de son récit, lui aussi se montre très lucide.
Ces trois personnes trouvent un exutoire dans l'écriture. Celle-ci les aide à se libérer, à se sentir mieux, à rassembler leurs pensées, à ne pas sombrer. J'aime ce rapport qu'ont ces personnages à l'écriture.

Accessoirement, Delphine Bertholon met en avant une folie différente de celles qu'on voit habituellement. En général, les enfants enlevés sont victimes de sévices. Ici, c'est autre chose.

L'auteur a su adopter un style différent selon ses personnages. Cela se remarque surtout lorsque Madison s'exprime. Quel que soit le personnage, l'écriture est naturelle, fluide, rien n'est grandiloquent ou surfait.

Éditeur: Jean-Claude Lattès.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Nelly Robert pour le GIAA
La lectrice a une lecture sobre. Au début, j'avais peur qu'elle le soit trop, mais il n'en est rien. Elle met le ton approprié lorsqu'il le faut.

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vendredi, 22 octobre 2010

L'effet larsen, de Delphine Bertholon.

L'effet Larsen

L'ouvrage:
Nola Verdier a trente ans. Aujourd'hui, il est temps pour elle d'exhumer le passé, de parler de cet été 1998, l'été de ses dix-huit ans, l'été où, après son père, elle a failli perdre sa mère, celle-ci ne se remettant pas de la mort absurde de son mari.

Critique:
Voilà un livre qui raconte la vie dans tout son réalisme, toute son injustice, toute sa beauté. Ce roman, c'est la vie.
Delphine Bertholon raconte l'histoire de cette famille brisée avec justesse, sans tomber dans le pathos. Dans un style fluide, elle analyse sans complaisance la souffrance imposée par les événements. En effet, quoi de plus stupide, de plus injuste que la façon dont Jacques Verdier est mort? Quoi de plus naturel que le refus de Mira et Nola d'accepter cela, d'accepter que ce qui faisait leur bonheur n'est plus. L'auteur rappelle ainsi qu'il suffit d'une seconde pour que tout bascule inexorablement.
Elle nous montre aussi la lente remontée de ces deux femmes. Elle fait passer son lecteur par les sentiments éprouvés par ses héroïnes qui ne s'imaginent pas recommencer, et s'en sentent même un peu coupables, surtout Nola. Et pourtant, la vie reprend toujours le dessus. Comme le dit Jonas: on ne peut pas vivre comme ça, ce n'est pas possible. Il faut bien continuer. Jonas, lui aussi, a sa manière de vivre son deuil, de le rendre plus supportable.
Le lecteur sera d'autant plus touché que ce qui arrive ici peut arriver n'importe quand à n'importe qui.

Bien sûr, une fois tout cela posé, le lecteur se demande où veut en venir l'auteur. Tout est bien analysé, mais que peut-il se passer, maintenant? Que va-t-elle nous raconter? Ne va-t-elle pas s'enliser? Certainement pas! Delphine Bertholon mène son histoire de main de maître. Il n'y a aucune longueur. À la fin, l'auteur tarde à apprendre la vérité à son lecteur, et pour cela, raconte d'autre choses. Bien sûr, c'est fait à dessein. Mais pendant qu'elle nous fait attendre, la romancière parvient à ne pas faire de remplissage: elle nous raconte des choses qui nous importe. Et quand Nola finit par sauter le pas, et retarde encore sa révélation en décrivant son état de nerfs, là encore, l'auteur est excusée parce que ce qu'elle décrit est vrai.

Le thème de l'audition et des organes permettant d'entendre est exploré. Certaines réflexions de Nola, sa fascination pour les oreilles, la façon dont sa mère somatise, tout cela m'a interpellée, m'a fait me poser des questions auxquelles je n'aurais pas pensé avant.
En outre, les oreilles revêtent une importance particulière, car c'est le silence qui a anéanti Mira, et c'est la parole partagée et écoutée qui la délivrera.

La façon dont les deux personnages font face au deuil est différente. Le lecteur comprend l'espèce de culpabilité irraisonnée de Mira. On se culpabilise souvent quand ce genre de choses arrive. Plus tard, toute la complexité des sentiments de Mira est encore mieux comprise...
Quant à Nola, elle est attachante et sympathique, mais je n'ai pas grand-chose à dire sur elle, car elle sait analyser ses sentiments, ses actes, ses envies. Tout est écrit dans le roman. Nola essaie de s'en sortir entre sa douleur, ses nouvelles responsabilités, l'impression que sa mère s'éteint lentement...

Si l'histoire, les thèmes, et les sentiments sont bien analysés, c'est dans un style qui ne pourra laisser le lecteur indifférent, un style dont la qualité est indéniable. Tour à tour poétique, dépouillé, mêlant subtilement le vocabulaire recherché aux expressions familières, usant d'images pertinentes et fascinantes. En plus d'être bien pensé, c'est un livre bien écrit.
Pour son style, pour sa justesse, pour le talent de son auteur, ce livre est à lire.

La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par mon mari.
Ce livre m'a été offert par les éditions Jean-Claude Lattès

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