Avale

L'ouvrage:
Lagos, Nigeria.
Tolani et Rose, deux jeunes filles pauvres, vivent ensemble. Elles travaillent dans la même banque. Rose va de petit ami en petit ami; Tolani presse le sien de l'épouser.
Un jour, Rose est renvoyée. C'est alors que les événements s'enchaînent.

Critique:
Voilà un livre à côté duquel je suis contente de n'être pas passée. Il fait réfléchir, et décrit avec délicatesse le parcours de femmes fortes, qui savent ce qu'elles veulent, mais n'empruntent pas toujours le bon chemin pour y arriver. Trois femmes (en parallèle, il y a le récit de la mère de Tolani), qui refusent de se laisser étouffer par le carcan des conventions, qui ne se résignent pas, veulent faire valoir leur droit au respect.

Si je comprends pourquoi Rose est ainsi, je ne suis pas parvenue à la trouver réellement sympathique. À l'instar de la narratrice, le lecteur sait très vite qu'elle se fourvoie: elle fait de mauvais choix, donne de l'importance à des choses qui n'en ont pas, est assez têtue pour s'obstiner dans la mauvaise direction, tout en le sachant. Elle en a assez de cette vie qui la malmène, et veut atteindre l'aisance financière coûte que coûte. Elle ne veut pas s'en laisser conter par Johnny ou par la voisine. Elle refuse d'être l'objet de monsieur Salako. Soit. Seulement, Rose dépense beaucoup d'énergie à tout faire de travers. Elle se montre immodérée, exubérante, hurlant pour un rien, s'en prenant aux mauvaises personnes...

Je lui préfère la façon d'être de Tolani. Celle-ci tente également de se faire sa place au soleil. Elle n'y parvient pas vraiment, mais ne franchit pas la ligne qui pourrait lui être fatale. Elle fait des caprices pour qu'un homme qu'elle n'aime pas réellement, dont elle n'a pas vraiment besoin, l'épouse. Elle sait que grâce à ce mariage, elle aurait une meilleure situation financière, et qu'elle serait en terrain connu. La vie se chargera de la détromper. Son désir de mariage avec cet homme est donc intéressé, même si c'est inconscient. En effet, elle n'est pas une manipulatrice.
Sans être aussi impétueuse, sans avoir le bagout et l'aplomb de Rose, Tolani gère pourtant mieux la situation délicate dans laquelle elle se retrouve lorsqu'elle doit travailler à la place de son amie. Malgré l'impression qu'elle sera perdante, malgré le fait qu'elle n'est qu'un grain de sable qu'on peut écraser en un coup de talon, malgré (ou peut-être à cause de) son désarroi, elle tient tête. Et lorsque les voies légales la conduisent dans une impasse, elle se montre pleine de ressources...

Tolani ne se laissera pas entraîner sur la pente savonneuse dans laquelle Rose veut la mener. Je l'ai trouvée très forte, et en même temps, j'ai été soulagée qu'elle n'illustre pas un certain cliché. En effet, on la voit d'abord spoliée au travail, perdant ensuite ses économies... Et puis, Rose lui parle d'un moyen de se faire de l'argent facilement. À ce moment, j'ai eu peur que l'auteur fasse de son personnage quelqu'un de banal. Je l'aurais compris, mais pour moi, le roman aurait perdu de sa force. Tolani a du caractère, a reçu une solide éducation, donnée par une femme qui a toujours gardé les pieds sur Terre. Malgré certains échecs, cela lui sert alors qu'elle a quitté son petit village natal, et s'essaie à la vie dans la jungle qu'est une ville où les règles sont différentes, où on est livré à soi-même.
D'une manière générale, Tolani a un regard assez clairvoyant sur le monde qui l'entoure. Par exemple, lors de l'incident de la fosse septique, elle sait parfaitement à quoi s'en tenir quant à la compassion frelatée qu'offrent les voisines. Il n'y a que pour elle-même (justement parce qu'elle est impliquée), qu'elle tarde à y voir clair, même si elle ne s'abaisse jamais à s'humilier, à s'avilir.

La mère de Tolani, dont nous suivons le récit dans un univers totalement différent est également admirable. Juste, avisée, elle refuse certaines conventions parce qu'elle les trouve iniques et sans raisons d'être. Dès son enfance, elle refuse d'entrer dans un moule, n'accepte pas l'assujettissement. Elle agira de même dans son mariage. À ce sujet, je n'ai pas vraiment compris la réaction de son mari au moment où elle veut mettre fin à la présence des parasites qui les envahissent. Certes, il est vexé qu'elle ose lui tenir tête, mais il est étrange qu'il ne dépasse pas cela, étant donné qu'il a toujours laissé beaucoup de latitude à sa femme, sachant qu'elle n'en abusait pas. Peut-être sa soudaine poussée d'autorité mal placée était-elle due au succès qui lui montait à la tête. En effet, le couple a commencé à péricliter à partir de ce moment.

Contrairement aux femmes, les hommes du roman sont peu appréciables. Certains semblent n'avoir pas trop de personnalité, ils paraissent parfois benêts: le père et le petit ami de Tolani. Ce sont de gentils garçons, et ils ont certaines valeurs appréciables, mais ils n'ont pas l'air d'être forts moralement.
Johnny l'est peut-être un peu plus, et c'est justement lui qui est mis de côté, c'est lui que Rose refuse d'écouter.
Quant à monsieur Salako, il représente tout ce qu'il y a de détestable. Il connaît la situation des deux héroïnes, et en profite sans remords.

La fin est un mélange d'espoir, de résignation, et de questionnement. Tolani pense qu'elle a échoué, mais ne désespère pas. Elle prend une décision qui n'est pas forcément mauvaise. À l'instar de sa mère, on pourrait la voir comme une régression. Je ne sais pas trop quoi en penser. Sa mère souhaite autre chose pour elle, mais elle n'est pas elle. Elle ne sait pas ce qui lui conviendrait le mieux. D'un autre côté, Tolani ne peut-elle pas tenter autre chose? Ne s'étiolerait-elle pas? La seule façon de le savoir, c'est qu'elle essaie... De toute façon, quoi qu'elle fasse, ses décisions ne sont pas négatives comme le furent celles de Rose.
L'espoir vient de la transition que Sanvo lui annonce, mais aussi de ce qu'il finit par faire. En outre, il semble plus assuré, plus confiant. On sent bien qu'il a évolué, à l'instar de Tolani.
Le questionnement vient de ce qu'on ne sait pas vraiment ce que fera notre héroïne. Sa mère la convaincra-t-elle? De plus, on ne saura jamais si le poids qui pèse sur le coeur de la jeune femme n'est qu'un ragot ou la vérité.

Le titre est particulièrement bien trouvé. Outre qu'il évoque le coeur du roman, le tournant que prit l'une et pas l'autre, l'engrenage destructeur, la façon brutale dont il est formulé montre tout le manque de respect et de considération que ceux qui commandent ont pour les exécutantes (ce sont souvent des femmes) des basses besognes.
D'une manière plus imagée, c'est l'ordre que la vie donne à ces femmes: avale contrariétés et déceptions sans te plaindre. Ordre que transgresseront Tolani et sa mère, pour le plus grand plaisir du lecteur.

Éditeur: Actes Sud.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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