Auteur : Arfel Tatiana

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lundi, 13 mai 2013

L'attente du soir, de Tatiana Arfel.

L'attente du soir

L'ouvrage:
Giacomo a été élevé dans le cirque de ses parents. Il a grandi, entouré de leur amour. Mais la vie se charge de lui apprendre que tout n'est pas toujours rose.

Mademoiselle B pousse comme elle peut, cernée de l'indifférence de ses parents. S'il le faut, sa mère se montre méchante, mais la plupart du temps, elle n'en a pas besoin. Sa froideur annihile tout désir de bonheur chez mademoiselle B.

Le môme vit dans un terrain vague. Il s'est fait un abri avec des planches. Il a appris à savoir ce qu'il pouvait manger sans trop de danger dans les poubelles. Il est bientôt rejoint par un petit chien qui devient son ami.

Critique:
J'ai déjà pu me rendre compte du grand talent de Tatiana Arfel en lisant son deuxième roman, «Des clous». Son premier roman ne m'a pas déçue.

L'auteur plonge le lecteur dans la vie de ces trois personnages. Elle sait trouver les mots pour exprimer leur état d'esprit. Elle adopte un style très différent et particulier lorsqu'il s'agit de raconter mademoiselle B et le môme. Ce roman est très dur, parce qu'il montre jusqu'où l'homme peut mener son semblable dans la souffrance morale. Il est inimaginable que les personnages exposés ici (surtout deux d'entre eux) parviennent à continuer de vivre, ou bien ne tournent pas mal. La romancière montre également que l'homme cherchera toujours un exutoire. Rejeté moralement, le môme se concentre très vite sur les couleurs et sur ce que chacune lui fait ressentir. J'ai d'ailleurs été sensible aux nombreux passages où Tatiana Arfel transcrit les pensées du môme quant aux couleurs. En effet, pour moi, les couleurs sont abstraites. Les sentiments qu'elles inspirent au môme et la façon dont il les pense me les ont rendues, pour un temps, plus concrètes, presque palpables. Il est évident que l'auteur a travaillé ses personnages, s'est imprégnée d'eux afin de leur donner un style de pensée, une force de caractère qu'elle devait faire ressentir au lecteur.

Parfois, Giacomo et le môme font des incursions dans leur présent, pendant qu'ils racontent leur passé. De ce fait, le lecteur apprend avant la fin du roman comment ont tourné certaines choses. Au début, cela m'a dérangée. Cependant, le roman se termine sur un peut-être: certains personnages veulent faire quelque chose, mais ils ne sont pas sûrs d'y arriver. De ce fait, les petites indications sur leur futur qu'on trouve au long du roman font que le lecteur peut se faire une idée de la manière dont les choses ont tourné, et que la fin est moins frustrante. Ces indications prennent donc tout leur sens.

Chaque chapitre alterne les points de vue des trois personnages. Le tout est chronologique, mais parfois, certains événements sont repris d'un personnage à l'autre. Par exemple, l'un raconte quelque chose que l'autre a déjà dit un ou deux chapitres plus tôt. C'est intéressant, parce que les points de vue sont différents, et que chacun exprime son ressenti, mais c'est un peu perturbant: pendant que Giacomo raconte la suite, le môme raconte ce qui s'est passé avant, et que Giacomo a déjà évoqué... Cela donne une impression un peu brouillonne, mais c'est peut-être le but, étant donné que les vies qui sont évoquées ici sont brisées et cherchent à se reconstruire.

Une chose m'a dérangée, mais je pense qu'elle a un but précis. Le lecteur ne saura jamais pourquoi la mère de mademoiselle B est ainsi. En tant que personne rationnelle, je voulais absolument qu'il y ait une explication. Cependant, je comprends que l'auteur n'ait pas souhaité en donner. Cela montre cette mère dans toute sa cruauté stupide. On se l'imagine déséquilibrée, ayant besoin de quelqu'un à détester, ou ayant eu sa fille sans la vouloir... Bref, j'ai imaginé certaines choses qui accentuent le caractère malsain de cette femme. Je pense que l'auteur a voulu laisser son lecteur dans le flou, d'abord pour montrer qu'on ne peut pas toujours tout expliquer (ce qui, dans le cas d'une mère dénaturée est d'autant plus affreux), mais aussi pour que le lecteur se fasse, par lui-même, une image très noire de cette femme.
Des personnes pinailleuses pourraient dire qu'il est un peu étrange que le môme ait survécu toutes ces années dans son terrain vague, ait appris (sans s'intoxiquer) quels «aliments» ne lui feraient pas mal, ait pu se protéger efficacement du froid... Surtout qu'il était très jeune lorsqu'il s'est retrouvé livré à lui-même. On pourra dire aussi qu'il est un peu invraisemblable qu'il ait pu se rappeler le décor de ses deux premières années avec tant de précision. Ce sont également ee petits reproches que j'adresse à ce roman. Cependant, pour moi, les qualités contrebalancent les défauts.

Éditeur: José Corti.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Françoise Golaz pour la Bibliothèque Sonore Romande.

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jeudi, 28 juin 2012

Des clous, de Tatiana Arfel.

Des clous

L'ouvrage:
Catherine, Laura, Rodolphe, Sonia, Marc, Francis. Ces six personnes travaillent chez Human Tools (HT). Ils ne sont pas conformes à ce que souhaite le patron, Frédéric Hautfort. Celui-ci voudrait les licencier pour faute lourde, et a trouvé une manière particulièrement raffinée de les y pousser. Il va les manipuler en leur faisant faire un séminaire de «remotivation», supervisé par Denis, un comédien. Les aspérités, les clous qui dépassent, qui font tache, il compte s'en débarrasser avec brio.

Critique:
Ce roman est d'abord une excellente critique sociale. Avec précision et méticculosité, Tatiana Arfel décortique les rouages d'une grande entreprise, dissèque comment des humains égoïstes et ambitieux, devenus machines, exigent que la vie soit, elle-même, une grande machine. Denis compare la manipulation exercée par Hautfort à ce qui est fait pendant les guerres et les dictatures. En effet, on annihile lentement la volonté et la pensée de l'autre. On le matraque de sous-entendus pour le dévaloriser. On l'assure que c'est en se conformant à ce qu'on lui demande qu'il sera le meilleur. Tout cela en douceur, et en certifiant qu'on prend sur soi pour aider la personne à s'en sortir.
Les tactiques et mécanismes de manipulation sont démontés, expliquées, mis au jour bien mieux que ne le fait n'importe quel documentaire sur le sujet. Attitudes, langage, actes, tout est analysé. C'est à la fois effrayant et rassurant. Une telle veulerie de l'homme contre son semblable est écoeurante, mais il est réconfortant, lorsque tout est expliqué, de voir qu'on peut y faire face... encore faut-il avoir compris qu'on est manipulé. Ici, la forme de harcèlement est peu commune, car elle n'est pas à découvert.
D'autre part, ce roman m'a fait prendre davantage conscience (je l'avais quelque peu remarqué), que beaucoup d'hommes tentent, à plus ou moins grande échelle, de manipuler son semblable. Quand on voit le lavage de cerveau fait par HT (dont le nom est très bien trouvé), on peut se demander si on n'est pas soi-même victime de manipulation où que ce soit, et si on a l'esprit critique en toutes circonstances...

En quatrième de couverture, l'auteur indique que son roman n'est pas un roman d'anticipation. Je ne suis pas très loin de partager son point de vue. Bien sûr, je pense qu'aucune entreprise n'est au niveau de HT, mais elles ne doivent pas en être très loin...

J'ai apprécié la disposition du roman. Au début, elle peut être perturbante, car tout est très cadré, très structuré. Le roman est polyphonique, ce que j'aime beaucoup. Cependant, les personnages sont souvent seuls. On les entend réagir par rapport à ce qui se passe, mais on a souvent l'impression qu'ils n'agissent pas ensemble. C'est justement le but de HT, et c'est pour ça que le livre est agencé ainsi.

Tous les personnages sont intéressants, et ont tous quelque chose à dire. Certains trouveront peut-être que Frédéric, Sabine, et Stéphane sont caricaturaux. Je ne le pense pas. Si l'auteur force le trait, c'est à peine. Sur eux, je ne dirai pas grand-chose, car tout est écrit. L'auteur les analyse en transcrivant leurs pensées.

Denis est une espèce de passerelle. Il pense qu'abandonner ses rêves, c'est bien. Il croit qu'avoir un travail «normal» le fondra dans la société. Il rêve de conformisme. C'est pour cela qu'au départ, il est perméable à l'acide de HT. Il voit bien certains défauts, mais il pense qu'ils sont moindres. Son évolution et ses réactions sont la preuve qu'on a toujours besoin d'aides extérieures pour analyser une situation.

J'avais peur que les six personnages «non-conformes» soient pareils. C'est étrange, mais je le craignais. Heureusement, il n'en est rien. La manière de réagir de chacun montre sa différence: vécu, sensibilité, expérience... J'ai été étonnée par la décision finale de Rodolphe. Je la comprends, mais je ne pensais pas que ce personnage réagirait ainsi. Il m'avait semblé plus fort, mieux armé, plus battant.
J'aime beaucoup Catherine, la seule à ne jamais perdre l'essentiel de vue (même quand les anti-dépresseurs obscurcissent ses pensées).
J'ai compris la volonté de Marc et de Sonia de vouloir à tout prix se conformer à ce qu'on voulait d'eux, de vouloir bien faire pour être acceptés, reconnus par leurs pairs.
J'ai apprécié l'évolution de Mariama. Elle apparaît peu, mais l'auteur parvient à montrer sa personnalité de manière très nette. Elle aussi est une espèce de jonction: elle veut être reconnue voire admirée, mais jusqu'où est-elle prête à aller? Est-ce vraiment elle qu'on reconnaît ou la machine bien huilée qu'elle s'efforce d'être?

Le seul petit reproche que je ferai tient à un peu de manichéisme «primaire» dans ce que dit Denis vers la fin: la ville, c'est corrompu, pollué, on y est dépersonnalisé; la campagne, on y mange mieux, on fait attention aux autres... Ce n'est pas absolument faux, mais j'ai trouvé que le discours de Denis l'accentuait un peu trop.

Éditeur: José Corti.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Martine Moinat pour la Bibliothèque Sonore Romande.
Comme d'habitude, Martine Moinat a très bien interprété ce roman. J'ai particulièrement apprécié le contraste qu'elle est parvenue à faire ressortir lorsque Denis est en entretien avec Frédéric. De manière très nuancée, elle a su rendre l'assurance pleine de morgue de Frédéric, et la soumission effarée de Denis. Son jeu est ainsi pendant tout le roman. Elle donne vie à tous ces personnages. Cela n'a pas dû être facile.
Je n'ai pas trop compris pourquoi parfois, elle prononce «Laora» (à la semi-italienne ou semi-espagnole, mais heureusement, sans rouler le «r»), alors qu'en français, on dit Lora. Il me semble, en plus, que Laura est française...

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