Les saisons de la nuit

L'ouvrage:
New York, 1916. Des terrassiers creusent le tunnel du métro sous l'East River. Sous terre, le racisme n'existe pas: d'où qu'ils viennent, ils sont frères. Un jour, un accident rapproche certains d'entre eux...

De 1916 à 1991, l'auteur raconte l'histoire d'une famille d'ouvriers et de son entourage.

Critique:
Certains penseront peut-être que ce livre n'est qu'une histoire de plus narrant la vie d'une famille dans un contexte donné. Pour moi, elle se démarque de plusieurs manières. Colum McCann commence par relater avec brio le récit de ces terrassiers qui, malgré la difficulté de la tâche, la poussière, la saleté, l'inconfort, mettent leur coeur dans ce qu'ils font, ont conscience de le faire bien, de participer à l'histoire de la ville. Ils parviennent à tirer le meilleur parti de leur situation. Par exemple, Con O'Leary invente le jeu de la balle de revolver, certains font toujours la même blague à Rhubarbe Vannucci à propos de la crème anglaise, etc. Leur fraternité, leur solidarité sont tout de suite évidentes dans de petits gestes, des attentions, une synchronisation parfaite. Le récit de la construction dure peu, mais c'est de là que tout part. C'est après l'accident que Nathan Walker, conscient de ce à quoi il a échappé, mais aussi de l'importance de son amitié avec ses trois équipiers, voudra renforcer les liens, et que les choses prendront un tournant qu'elles n'auraient peut-être pas pris. À partir de là, l'histoire de ces personnes aux destins irrémédiablement entremêlés se déroule.

Colum McCann raconte le racisme. Nathan Walker, qui est noir, épouse une blanche. Avertis, mais jamais vraiment aguerris, nos personnages font face. Parfois en riant, parfois avec leurs poings. Mais l'auteur montre également ce qu'une personne victime de racisme est capable de faire pour tenter de l'éviter. C'est un moment assez fort du roman. La colère et le chagrin de Nathan et de Clarence s'expliquent parfaitement après cette espèce de trahison. Mais comment ne pas comprendre la «traîtresse»? Qu'aurions-nous fait à sa place?

Tout comme lors de la construction du tunnel, les personnages saisissent la moindre occasion de rire. L'exemple qui m'a le plus amusée est celui du pari sur les pigeons. J'ai aussi apprécié ce moment grave et cocasse où les anciens ouvriers vont raconter leur vie à leur ami entre deux stations de métro. Ces petites notes de gaieté montrent des gens humbles, connaissant la valeur de la vie. Et même lorsqu'elle se montrera particulièrement cruelle, Nathan l'affrontera, et se relèvera.

En parallèle de la vie de Nathan, le romancier expose celle de Treefrog, qui, en 1991, vit dans le tunnel construit en 1916. Par petites touches, son histoire se dévoile. D'étranges correspondances entre Nathan et lui s'opèrent: l'importance qu'il accorde aux grues, son amour du jazz, le prénom de sa fille, etc. La situation des sans-abris est mise en regard avec celle des ouvriers. Une drôle d'amitié naît entre Treefrog et Angela, par exemple. Souvent, leurs dialogues à la limite du surréalisme prêtent à sourire. Treefrog est un peu déroutant, mais attachant. On s'interroge quant aux raisons de ses manies, on se demande pourquoi il vit dans la rue... Il ne semble pas toujours équilibré (ceux qui ont lu le livre comprendront le clin d'oeil), et on le soupçonne d'avoir de mauvaises pensées, ce qui ne va pas avec la gentillesse dont il fait preuve, par ailleurs. Bien sûr, on finit par savoir ce qu'il en est...

Dès le début, une ambiance se dégage. Tout est bien décrit, on suit les personnages comme si on marchait à côté d'eux. J'ai eu un peu de mal à entrer dans les premiers chapitres concernant Treefrog, et je m'y suis sentie un peu perdue, ayant l'impression de piétiner. Mais plus j'avançais, plus j'emboîtais les pièces, mieux je comprenais la signification d'un détail a l'air anodin.
Le style d'écriture démarque également ce roman. Les mots sont soigneusement choisis, faisant tout de suite naître des images en tête. La narration est riche, aboutie, fluide. Les dialogues sont parfois crus, mais ce n'est pas dérangeant. Le contraste entre la narration et cette crudité fait encore mieux ressortir les situations dans lesquelles évoluent les protagonistes. Parfois, on ne s'embarrasse pas de fioritures, on dit les choses comme elles sont, comme on les sent, on n'a pas le temps de faire dans la dentelle. C'est aussi ce qui fait le charme de ces personnages.

Service presse des éditions Audible Studios, dont vous trouverez le catalogue sur le site Audible.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Frantz Confiac.

Je suis déjà passée devant des livres de Colum McCann sans être tentée. J'ai choisi de lire «Les saisons de la nuit» malgré la structure mettant deux personnages en parallèle et les ellipses (deux éléments que je n'aime pas trop), parce qu'il a été enregistré par Frantz Confiac. C'est encore un comédien dont j'apprécie beaucoup les doublages. Son interprétation de ce roman est telle que je la pressentais. Il parvient à modifier sa voix pour certains personnages sans que cela soit affecté. Moi qui ne suis pas partisane de modifications de la voix, je comprends qu'on lui ait demandé de le faire, parce qu'ici, cela m'a aidée à imaginer les personnages. La partie un peu délicate est la voix d'Angela. Celle de Frantz Confiac étant naturellement assez grave, il est logique qu'il l'ait un peu «montée» pour ce personnage. Il le fait pour d'autres femmes, mais surtout pour le rôle d'Angela. Je trouve qu'il a su doser les aiguës. Il a également réussi à prendre une voix un peu différente lorsqu'il joue Nathan à quatre-vingt-neuf ans. D'habitude, je préfère que les comédiens ne se risquent pas à faire des voix supposément de personnes âgées, car cela tombe très vite dans le caricatural. Frantz Confiac s'en sort bien.
J'espère qu'il enregistrera beaucoup d'autres livres qui me tenteront.

Pour information, la structure du livre a été respectée à 99%: les deux premiers chapitres sont sur la même piste.

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