Le soupirant

L'ouvrage:
Par un malheureux hasard, Léona s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Elle a assisté au suicide d'une inconnue, Eva Fabiani, qu'elle a vue se jeter par la fenêtre de son appartement. Léona a recueilli ses derniers mots. Plusieurs mois après ce drame, la jeune femme reste fragile, faisant des cauchemars, et ressassant l'affaire, tout en tentant de l'oublier. C'est alors que son mari, Wolfgang, la quitte pour une autre, après vingt-six ans de vie commune. Désoeuvrée de voir son monde s'écrouler alors qu'elle était déjà en pleine détresse, Léona se rapproche de la voisine et amie d'Eva. C'est ainsi qu'elle rencontrera certains membres de la famille de la suicidée.

Critique:
Encore un roman de Charlotte Link que j'ai dévoré. Pourtant, certains ingrédients auraient pu m'ennuyer. Par exemple, elle reprend un thème qui commence à être très exploité: le harcèlement psychologique suivi d'une traque sans merci. D'ailleurs, on retrouve certains codes qui commencent à devenir des topoi du genre. Par exemple, la police ne croit pas vraiment la victime, et bien sûr, le «méchant» poursuivant la retrouve avant la police. Autre chose m'a profondément agacée: l'obstination de deux personnes à aller voir Léona alors qu'elle se cache. Il était évident que c'était la brèche par laquelle le «méchant» s'engouffrerait! Je ne sais pas trop ce que l'auteur aurait pu imaginer d'autre, mais j'ai trouvé cela un peu facile.
Bien sûr, le malade a souffert dans son enfance, et souffrait de déviances dues à cela ou bien à un terrain favorable, ou aux deux. Cela ne m'a pas vraiment effrayée, parce que ce genre de situations est assez commune dans les romans.

En outre, certaines situations engendrent des lenteurs. Par exemple, après que l'un des personnages a été battus à mort, et que Léona rentre chez elle, j'ai été exaspérée que l'auteur retarde les choses en plaçant un Wolfgang furieux sur son chemin, et en imaginant qu'elle met un temps fou à retrouver ses clés. Elle crée cela pour faire monter la tension, mais c'est si gros que c'est plutôt exaspérant.
D'autre part, quand Lisa se rend chez Lydia, le lecteur sera excédé de la lenteur avec laquelle se déroulent les choses. Pourtant, là, il est impossible de la reprocher à l'auteur, car il aurait été invraisemblable que Lisa s'affolât plus vite.

De plus, la romancière a repris une ficelle que je déteste: celle du prologue supposé faire saliver le lecteur. Au moins, ce prologue n'est pas un moment clé de l'histoire qui se déroulera ensuite. C'est une bonne chose. Mais il donne un indice qui permet d'assembler plus facilement et plus rapidement les pièces du puzzle. J'ai très vite su quels étaient les liens entre l'un des personnages et la découverte du prologue. J'ai également très vite su qui était responsable de ce qui est trouvé dans le prologue.

Malgré ces défauts, j'ai beaucoup apprécié ce roman.
D'abord, je me suis attachée à Léona. Tout en n'étant pas la perfection incarnée, elle raisonne, et cherche à apprendre de ses erreurs. Elle ne se laisse pas annihiler par le harcèlement psychologique dont elle est victime. Elle réagit, va de l'avant, et tente de se protéger. De plus, elle évolue au long de l'histoire, et en sort grandie.
Charlotte Link est assez intelligente pour ne pas avoir utilisé une ficelle que je déteste tant elle est invraisemblable: celle où personne ne croit la victime. Ici, c'est plus nuancé. Si certains policiers sont sceptiques, si des membres de la famille de Léona doutent un peu, on la croit, on ne la prend pas pour une hystérique.
J'aime aussi le fait que Léona ne finisse pas obligatoirement dans les bras d'un homme, qu'elle ne soit pas sauvée par le très gentil prince charmant qui est éperdument amoureux d'elle. Ça sort des clichés.

Les autres personnages, qu'on les apprécie ou pas, ont aussi quelque chose à dire. Olivia et Caroline sont à la fois agaçantes et émouvantes. Comment ne pas être agacé et touché de la pugnacité que met Olivia à s'enfoncer? Comment ne pas la comprendre tout en la blâmant? À ce sujet, j'ai aimé que l'auteur n'en fasse pas trop, à la fin. Il y a peut-être une évolution possible, mais c'est au lecteur d'en décider.
Quant à Caroline, on dirait qu'elle n'a pas grandi, et que ce qui arrive la responsabilise d'un coup. C'est assez étonnant, mais vraisemblable.

Je reste fascinée de voir comment l'auteur a agencé faits et événements. Il a suffi que plusieurs détails concordent pour qu'une chose se produise, entraînant tout un enchaînement, tel un jeu de dominos. D'autres romanciers font cela, mais quand c'est bien construit, comme c'est le cas ici, cela ne m'agace jamais.

Éditeur: Presses de la cité.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par Édith Vandevelde pour la Ligue Braille.
J'ai découvert cette lectrice avec plaisir. Outre une voix douce, j'ai aimé son interprétation. Je ne sais pas pourquoi, au début, j'avais peur que sa lecture soit monotone. Il n'en est rien.

Acheter « Le soupirant » sur Amazon