Le rideau déchiré

L'ouvrage:
Cordélia Hopkins vit entourée de son père (Andrew), de sa fille de cinq ans (Sophie), de son fiancé (Eric), et de son meilleur ami (Fitz). Son métier consiste à rechercher, en compagnie de sa chienne, Gretta, les personnes disparues.

Un jour, tout ce qu'elle a construit vole en éclat: son père est arrêté pour le kidnapping d'une certaine Bethany Matthiews. Il aurait fait cela vingt-huit ans auparavant, alors que l'enfant avait quatre ans. Lorsque Délia, atterrée, lui demande qui donc est cette bethany Matthiews, il lui répond que c'est elle.

Critique:
En général, Jodi Picoult arrive à écrire des romans qui explorent les sentiments, les raisons d'agir, les motivations de chaque personnage. Elle fait cela sans pour autant tomber dans le livre à l'eau de rose, mièvre à souhait. C'est une qualité.
Ici, si elle parvient à peu près à le faire, certaines choses m'ont ennuyée et agacée. D'abord, elle traîne beaucoup. Elle prend le temps de parler de la vie de ses personnages afin que le lecteur les cerne, se fasse une idée d'eux. C'est louable, mais dans ce roman, c'est trop long.
Ce qui donne aussi un effet de longueur, c'est le fait que certaines choses sont prévisibles. Lorsqu'on connaît Andrew, on se doute bien qu'il a enlevé sa fille parce que quelque chose clochait. Jodi Picoult met assez longtemps à nous dévoiler la raison la plus évidente, puis encore plus longtemps à nous en dévoiler une autre à laquelle j'avais pensé.
D'autre part, lorsqu'on lit que Délia, Eric, et Fitz sont inséparables depuis l'enfance, on se doute bien que c'est un triangle amoureux, et même si lire la façon dont tout est arrivé et dont cela se passe dans le présent a certains aspects intéressants, c'est plutôt laborieux. (Attention, ne lisez pas la phrase suivante si vous n'avez pas lu le roman.) En plus, la réaction de Délia (se jeter dans les bras de Fitz parce qu'elle a été, une fois de plus, déçue par Eric), est un cliché, ce qui m'a déçue de la part d'un auteur qui tente de les éviter. Et puis, c'est agaçant, ce personnage qui veut à tout prix un enfant. Les personnages de Jodi Picoult sont souvent dévoués corps et âmes à leurs enfants, ils vivent pour en avoir. C'est un peu pénible, à la longue.

Malgré le soin qu'apporte l'auteur quant à ses personnages, je ne les ai pas trouvés très convaincants, excepté deux: Andrew et Eric. Le personnage d'Andrew est complexe et creusé. On comprend ses motivations, on a de la compassion parce qu'il tente de se sacrifier en voulant taire les raisons principales de l'enlèvement, et on le comprend aussi lorsque son instinct de conservation prend le dessus, et qu'il avoue tout.
Ensuite, on suit son parcours en prison: il découvre un univers qui lui est totalement inconnu, et le lecteur sait tout de suite qu'il ne pourra s'y adapter. Il en est trop éloigné. Andrew finira, lui aussi, par se rendre à l'évidence.

Le personnage d'Eric est également intéressant: il tente de se construire, mais doute, et doit combattre son addiction. Si on comprend tout à fait que quelqu'un soit rejeté afin que son addiction ne puisse blesser et nuire à ses proches, on comprend également le combat de cette personne contre ladite addiction. C'est ce genre de chose qui, habituellement, fait que les romans de Jodi Picoult sont bons: ils ne sont pas manichéens.
On me dira donc qu'il faudrait appliquer ce beau discours à Elise. Bien sûr. Mais Eric s'est ressaisi avant Elise, Sophie n'a jamais pâti de l'addiction de son père.

Les autres personnages m'ont plutôt agacée. J'ai trouvé Délia trop entière: elle en veut à mort à son père sans chercher à comprendre; puis elle en veut à mort à sa mère...
Fitz ne m'a pas vraiment convaincue non plus. Pourtant, son personnage n'est pas manichéen, il est ouvert, mais il m'a semblé surfait.
Elise ne m'a pas convaincue non plus, surtout parce qu'elle s'est soigné après que sa fille a été enlevée, et non pendant qu'elle en avait la garde.

Outre certains personnages, le passage sur les souvenirs est intéressant. Je savais que les souvenirs pouvaient être traîtres, mais pas à ce point. En tout cas, à la fin, c'est à nous de choisir. Délia se souvient-elle vraiment? Andrew a-t-il vraiment vu ce qu'il pense avoir vu? Une chose nous permettrait de trancher: la réponse d'Andrew à la dernière question de Délia, réponse qui fait surgir un autre souvenir dans sa mémoire, souvenir sur lequel Andrew et Délia sont d'accord. À cause de cela, on peut penser que les souvenirs de Délia sont vrais, et qu'Andrew a réellement vu ce qu'il pense avoir vu. Cependant, le doute plane.

Comme dans au moins deux romans de Jodi Picoult, il y a un procès. Il est toujours intéressant de lire des joutes entre avocats, de voir comment les avocats font dire ce qu'ils veulent aux fait. Ici, mon intérêt a été ravivé par le procès où on retrouve toutes ces ficelles.

J'ai été gênée par le fait que le texte soit au présent. En général, je n'aime pas les romans écrits au présent.

Éditeur français: Presses de la cité.
La version audio que j'ai entendue a été enregistrée par les éditions Recorded books.
La distribution est:
Julia Gibson: Cordélia Hopkins
Jonathan Davis: Eric
Jimmy Jenner: Andrew Hopkins
Robert Ramirez: Fitz
Sharon Washington: Elise Vasquez
Comme dans d'autres romans de Jodi Picoult, celui-ci est à plusieurs voix. Les éditions Recorded Books ont eu la bonne idée de donner une voix à chaque personnage. Seulement, il aurait été intéressant de pousser l'idée jusqu'au bout, et de ne pas seulement faire lire les passages de Délia par Julia Gibson, par exemple. Il aurait été encore mieux que dans les passages narrés par Délia, lorsqu'Eric ou Fitz parle, ce soit Jonathan Davis ou Robert Ramirez qui prenne la parole. C'est ainsi que font les éditions VDB et je trouve cela plus logique. Là, les éditions Recorded Books ont fait les choses à moitié. Je suppose qu'il était trop contraignant de réunir tout le monde pour les dialogues, tant au niveau financier que temporel, et qu'il était plus facile que chacun lût ses passages, passages qui ont ensuite, été assemblés par les monteurs des éditions Recorded Books. D'ailleurs, les éditions VDB ne font pas faire un personnage par une seule personne, et là encore, ce doit être par manque de finances et de temps. Chaque procédé a donc sa faille.

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